Travailler les suites de bach

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Carl Philipp Emanuel BACH / 127

luxe d'indications de dynamique, employées en fortes antithèses, du double forte au triple piano.
SONATE W. 63/1, H. 70. — Plutôt une sonatine. Allegretto en ut majeur, andante en mi mineur, tempo di minuetto en sol majeur. Seul le mouvement lent mérite d'être retenu ; mais il prouve que l'on n'a pas besoin de matière ni d'espace pour écrire de belles choses ; une page, et deux voix tout au long, dont l'une chante et l'autre accompagne ; syncopes expressives et notes répétées (plaintes, soupirs) ; noter l'indication de départ : andante, ma innocentemente.
SONATE W. 63/2, H. 71. — Sonatine encore. Un allegro con spirito en ré mineur, binaire, symétrique (deux fois seize mesures, calquées les unes sur les autres) ; quelques gammes et arpèges en façon d'exercice. — Adagio sostenuto en si bémol majeur, de maigre et facile substance. — Et comme presto, en sol mineur, une petite gigue à 12/8, très réussie dans son brio sans danger.
SONATE W. 63/3, H. 72. — Badinage à deux voix du poco allegro, en la majeur, en forme de menuet, où la noire est souvent monnayée en triolets. — L'andante, en la mineur, à 9/8, déroule de chantants arpèges ; « lusingando », recommande l'auteur ; un peu moins fm de texture, Jean- Sébastien l'eût adopté pour son Clavier bien tempéré. — Toujours à deux voix, l'allegro conclusif, en mi majeur, a de fort jolies harmonies dans le développement, et des effets de soupirs, avec notes répétées et contretemps haletants.
SONATE W. 63/4, H. 73. — D'un coup plus difficile, et de matériau plus solide que les trois précédentes. Le premier mouvement, en si mineur, se présente sous l'indication trompeuse d'allegretto grazioso ; si l'on se base sur les nombreux traits en triples croches, ce n'est plus qu'un andante, et peut-être même un adagio. Mélodie accompagnée, très ornée, en fioritures déjà plus classiques (songez aux frisons beethovéniens) que baroques. — Largo maestoso en ré majeur, à rythme pointé d'un bout à l'autre, en riches condensations verticales. Une libre cadenza conclusive le conduit en fa dièse mineur pour l'allegro siciliano e scherzando, — morceau admirable, un des deux plus beaux Probestücke (avec celui en la bémol), et qu'on a envie de prendre plutôt lent, tant il évoque l'adagio du Vingt-troisième Concerto de Mozart ; la dernière reprise (mes. 41) touche au plus vif de la chair, avec sa modulation en si mineur, amorcée par ce frottement du sol # contre le fa # de la basse.
SONATE W. 63/5, H. 74. — L'allegro di molto, en mi bémol majeur, est une petite étude, bien que gammes et arpèges n'y exercent, au fond, que la musicalité de l'interprète ; on est fort proche, ici, en plus élaboré, du style des Petits Préludes de Bach (le début, avec cette septième abaissée,

devrait vous en rappeler un en particulier !). — Le poignant adagio assai, en si bémol mineur, déroule une cantilène aux mélismes tourmentés, sur un fond d'accords battus ; deux pages aux incessants contrastes de dynamique, et qui s'achèvent, après la percussion violente de gros accords tassés, fortissimo, par un ppp inattendu. — C'est presque un rondo à la Mozart que l'allegretto final, en fa majeur, à jouer « arioso ed amoroso », et comportant des reprises variées écrites : Carl Philipp annonce son recueil suivant.
SONATE W. 63/6, H. 75. — On ne se trompera guère en trouvant à l' allegro di molto, en fa mineur (ce ton, justement !), un caractère beethovénien avant la lettre ; tout un côté impulsif, impératif, intensément passionné. Début en basse d'Alberti à la main droite, que la gauche, après l'attaque de l'accord de tonique, croise pour placer à l'aigu ce motif haletant qui sert de thème unique au mouvement. Plus loin, les mains échangent leurs rôles, et aux mesures de conclusion travaillent ensemble ces fougueux dessins brisés.
Une haute inspiration soutient de bout en bout l'adagio affetuoso, en la bémol majeur. Basse d'arpèges recommencés, indiquée de telle sorte que toutes les notes en soient tenues (ce qui renseigne sur la façon dont il faut jouer de semblables dessins chez Mozart, par exemple, et bien d'autres, victimes de pianistes secs et timorés). Mélodie en tierces, en sixtes, « affectueuse » en effet, et doucement éloquente. Le morceau finit sur une grande mesure ouverte, de cadence, — à jouer sans aucune hâte, bien sûr, les notes égrenées au plus près des touches, parlées plus encore que chantées.
La Fantasia en ut mineur qui termine la sonate, et met un orgueilleux paraphe au Versuch tout entier, a été appelée « Hamlet-Fantaisie » parce que le poète Gerstenberg voulait lui appliquer le fameux monologue de Shakespeare (et même y joindre sa propre version de la mort de Socrate). Mais on n'est pas forcé de voir dans cette pièce, assurément fantasque et même fantastique, autre chose que de la musique : en liberté, improvisée avec superbe, en arpègements, fragments de récitatif, traits volubiles, modulations brutales, silences retentissants. Entre deux pans de désordre (plus ou moins organisé, il va sans dire), à mesure ouverte, s'étend un largo en mi bémol, aux accents pathétiques. — Il faudra attendre une trentaine d'années avant de retrouver, dans les derniers cahiers fur Kenner und Liebhaber, l'équivalent de cette Fantaisie.
Dix-huit Sonates avec reprises variées (W. 50, 51, 52)
W. 50 : COMP 1758 (n° 5) et 1759. PUB 1760 (Winter, Berlin). DÉD à la princesse Amalia de Prusse (soeur de Frédéric). — W. 51 : COMP entre 1750 et 1760. PUB 1761 (Winter). — W. 52 : COMP entre 1744 et 1762. PUB 1763 (Winter).
À l'époque où furent publiées ces trois séries, l'usage était de varier les reprises d'une sonate, et les interprètes avaient toute latitude pour le faire

à leur façon. De même qu'un jour Beethoven réagira contre la liberté laissée au pianiste d'improviser les cadences de concertos et rédigera au complet les siennes, de même Philipp Emanuel décide ici d'écrire lui- même, puisque c'en est la mode, ses reprises variées. Dans ces variantes ornementales, il révèle des trésors d'invention, d'adresse, de finesse. Son public en redemande ; après le succès de la première série de six sonates mit veriinderten Reprisen, il lui donnera coup sur coup une « suite » (Fortsetzung) et une « nouvelle suite » (Zweite Fortsetzung) ; en réalité, devant puiser à cette fin dans le monceau de sonates plus anciennes et inédites, il ne généralisera pas le procédé. — On trouvera ci-dessous un choix parmi ces dix-huit sonates.
SONATE W. 50/5, H. 126 (en si bémol majeur). — Une œuvre contrastée, où la pièce maîtresse est le mouvement lent (en sol mineur, larghetto), à l'expression poignante, aux harmonies instables. — Le premier mouve- ment (poco allegro) paraît bien débonnaire auprès de ces pages, et son piétinement continu de croches à la basse finit par être monotone ; on n'en éprouve pas moins la curiosité de voir l'auteur s'ingénier à varier ses phrases, dans ses fameuses reprises écrites, et l'on s'étonne de son incli- nation à dessiner ses fioritures en groupes anomaux, indivisibles, l'équivalent des petites notes du siècle suivant. — Le finale est un tempo di minuetto à deux thèmes, amplement développé ; on y remarque, pério- diquement, une cadence en octaves, d'un effet comique et théâtral.
SONATE W. 50/6, H. 140 (en ut mineur). — Elle sort de l'ordinaire. Un seul mouvement (allegro moderato), en forme de rondo, le premier thème mineur, le second majeur, tous deux revenant variés, suivant le schéma ABABA. Écriture incisive, trouée de silences, motifs fébriles, ne tenant pas en place, que ce soit dans un mode ou dans l'autre, et avec de fortes oppositions de dynamique.
SONATE W. 51/1, H. 150 (en ut majeur). — En dépit du titre annonçant une « suite » aux précédentes, on ne rencontre de reprises variées que dans la cinquième sonate de cette série (voir ci-dessous). Mais cette première sonate, composée en 1760, a la particularité de comporter deux autres ver- sions, qui en sont autant de variantes (respectivement W. 65/35 et 36, H. 156 et 157). Les trois se trouvent dans le troisième volume du choix de sonates de Philipp Emanuel édité par Darrell Berg (Henle, 1989), et leur comparaison est une passionnante étude de l'art de varier. — Le meil- leur des trois mouvements est l' allegro final, très original et considérablement amélioré dans les versions suivantes ; un motif de cinq notes y sert de tremplin répété, et suffit en quelque sorte à engendrer ces pages rieuses et même farceuses, qui égalent Haydn en humour et brio. Les oppositions de nuances, les changements de registre, les silences sou- dains s'inscrivent dans une structure précise, où il n'y a pas place, dirait- on, pour le hasard. Classique, irréprochablement.

SONATE W. 51/4, H. 128 (en ré mineur). — L'allegro assai, à 4/4, fonce sur son thème unique, un motif arpégé, ponctué au quatrième temps par la tonique dans le grave ; beaucoup d'accords brisés, aux mains alternées ; texture légère à deux voix, à part les petits martellements de la conclu- sion. Rien d'extravagant ni d'improvisé, le temps est précisément compté ; le long silence de trois temps qui coupe l'élan du développement (mes. 24) n'en est que plus éloquent, et d'autant qu'il sert à enrayer l'opti- miste fa majeur du relatif, pour repartir dans un sombre la mineur. — Le mouvement lent (en fa majeur, largo e sostenuto) est très inspiré, et dans sa marche relativement sobre, son pas égal et suivi, les quelques écarts prennent des proportions inattendues : la soudaine fioriture de triples et quadruples croches, avant-goût de Field et de Chopin (mes. 11), la brusque modulation au relatif (mes. 13), le fortissimo sur l'harmonie napolitaine (mes. 22). — Presto, quant à lui, plein de fantaisie, en mosaïque de petits motifs : entre autres le rythme iambique initial, les dessins brisés qui dégringolent à la dixième, le second thème haut perché dans l'aigu, les brillants arpèges en jeu alterné, le bruyant martelage conclusif.
SONATE W. 51/5, H. 141 (en fa majeur). — Allegro assai aux joyeuses petites fanfares de tierces, dans son 9/8 pastoral ; les reprises sont variées (y compris tout le développement, repris et embelli). — Puis vient un court larghetto (en ré mineur), moins un véritable mouvement qu'une transition vers l' allegro final, lui aussi plutôt bref, mais fort amusant, cousu de trio- lets, en bonds continuels d'un registre à l'autre, en roulements serrés, la main gauche hors jeu, se contentant de marquer la cadence.
SONATE W. 52/1, H. 50 (en mi bémol majeur). — Une des plus anciennes de la série, elle remonte à 1747. Passant vite sur le premier mouvement (poco allegro), où pourtant, sous l'apparent poli de surface, on est surpris par de brusques et nerveux jets de triples croches, par des unissons colé- reux, par quelques teintes mineures accentuées (mes. 30), — il faut s'arrêter au mouvement lent (en ut mineur, adagio assai), très expressif, jusqu'à pathétiser, avec son ornementation d'arioso, ses contrastes dyna- miques multipliés à toutes les mesures, ses soudaines et véhémentes octaves de main gauche. — Le presto, à 3/8, et à deux voix, est une perfec- tion ; mouvement quasi perpétuel de doubles croches à la main droite, sur une basse légère en croches ; on est à mi-chemin entre un prélude de Jean- Sébastien et un exercice de Scarlatti.
SONATE W. 52/4, H. 37 (en fa dièse mineur). — La seule de cette tonalité chez Philipp Emanuel. Plus ancienne encore que la précédente, datant de 1744, ce qui la rend contemporaine de la sixième des Wurtembergeoises. Elle est attachante par son allegro, qui n'arrive pas à se décider entre deux tons (et même deux styles). Le premier thème roule des triolets de toccata

aux deux mains alternées, le deuxième chante pensivement sur une basse bien égale d'accords battus : d'un côté Jean-Sébastien, de l'autre Jean- Chrétien ? Les triolets du premier coupent le second à plusieurs reprises, impétueusement, comme pour l'appeler à plus d'énergie.
SONATE W. 52/6, H. 129 (en mi mineur). — Une très belle sonate, réussie de bout en bout. Contraste, tout au long de l'allegro, entre la plainte résignée et l'emportement ; il n'est que d'entendre les quatre premières mesures : les tierces et sixtes très douces des deux premières, piano et pianissimo, suivies des cris violents, fortissimo, des deux suivantes. La basse a un incessant piétinement de croches, en notes répétées. Long développement, rempli d'étrangetés, de modulations enharmoniques. — L' adagio (en mi majeur), méditatif et mélancolique, porte un titre curieux, L 'Einschnitt, ce qui signifie « incision » et se réfère à la manière dont cette longue mélodie se développe, par éléments de phrase dont chacun reprend à son début les dernières notes du précédent, en changeant de registre. — Allegro di molto à 3/4, mené au rythme harcelant de cette même basse en notes répétées ; morceau court et précis, en petites bouffées de colère.
Six Sonates « pour connaisseurs et amateurs » (W. 55)
COMP 1758 (n° 2), 1765 (nos 4 et 6), 1772-1774 (nos 1, 3 et 5). PUB 1779 (Leipzig).
Après Leipzig et Francfort, après Berlin, la dernière période de Carl Philipp Emanuel Bach se déroule à Hambourg, où son activité toujours plus importante se dépense en une oeuvre prolifique, touchant à tous les genres, concertos et symphonies, trios et quatuors, musique vocale, musique religieuse. Le clavier est loin d'être en reste ; c'est à Hambourg qu'il assemblera, de pièces anciennes comme de morceaux plus récents, les six cahiers fiir Kenner und Liebhaber, consacrés au début uniquement à des sonates, mais où bientôt les sonates vont alterner avec des rondos, puis avec des fantaisies. — Ces sonates de la grande maturité continuent d'explorer une forme à laquelle il a donné déjà tant de beaux fleurons ; il s'y emploie avec des techniques nouvelles et variées (on notera en particulier l'usage de mouvements enchaînés), une texture influencée par le piano, un goût recommencé pour la virtuosité, une liberté accrue, une palette sensible plus large, où la passion comme l'humour, la gravité comme l'ironie se colorent de teintes toujours plus recherchées. Il demeure, par vocation, multiple, imprenable aux rets de la classification : la Quatrième et la Sixième Sonate du recueil, composées la même année, semblent écrites par deux êtres différents.
SONATE W. 55/1, H. 244 (en ut majeur). — Dans l'étonnant prestissimo initial, on ne saurait parler de thème, devant ces figures de doubles croches divisées entre les mains, gammes et arpèges, pour se faire les doigts avant les choses sérieuses ! Noter l'équivoque rythmique des mes. 21-24 et assimilées : la droite est à deux temps sur les octaves en noires pointées de la gauche. — Andante tendre (en mi mineur), chantant en tierces, en sixtes, avec des soupirs, et je ne sais quoi d'italien ou d'espagnol dans les mélismes. — L'allegretto est désinvolte au point d'irriter. ('es saillies rythmiques, ces gammes qui fusent, ces brusques écarts entre les mains, camouflent peut-être ici une absence de pensée (mais allons, le pianiste va nous arranger cela, comme d'habitude).
SONATE W. 55/2, H. 130 (en fa majeur). — L'andante qui ouvre la sonate, A 2/4 pointé tout au long, et très chargé d'ornements, est remarquable par son emploi du Bebung (vibrato), qui donne en particulier aux dissonances du développement central une extraordinaire intensité. — Le morceau enchaîne sans transition sur un émouvant larghetto (en fa mineur, à 9/8), plainte recommencée, lovée en ces dessins arpégés qui partent du médium, se hissent quelques degrés plus haut, mais retombent comme attirés irrésistiblement par le sol. — On s'offusquerait (comme on le fait souvent chez Mozart) de rencontrer, au sortir de ces pages contrites, l'insouciance et la bouffonnerie du finale (allegro assai), s'il n'était si réussi, dans ses motifs tranchés, ses silences, ses sauts à travers le clavier, son décousu plus fignolé qu'on ne pense. L'arpège de départ de la basse, en aller et retour, a le beau rôle dans le développement, jusqu'à remplir quelques mesures d'unisson, brouhaha joyeux dont Beethoven se souviendra.
SONATE W. 55/3, H. 245 (en si mineur). — Aventureuse en ses modulations. L'allegretto, à 2/4, place ré majeur (le relatif) avant si mineur, atteint rapidement sol pour le second thème, module en mi mineur, puis (très douloureusement) en fa dièse mineur, et arrive ainsi à la barre de reprise ; repart avec A en la majeur, perd ses dièses l'un après l'autre en rétrogradant en ré, sol, ut, retrouve B, module en la mineur, enfin rejoint le ton de départ. — L'andante, à 3/8 et apparenté au précédent par ses thèmes, commence dans le ton éloigné de sol mineur ; il module brutalement à la mes. 19, pour ramener les dièses, et enchaîner sur le finale. — Celui-ci est un cantabile à 2/4, à deux voix très nues et désolées, dessins de doubles croches sur une basse en noires ; on distingue un refrain (la portion où cette basse, de passacaille, est chromatique) et des couplets : il s'agit d'un rondo, atypique, pour une fois fort loin de l'humour et de la désinvolture qu'on associe à la forme.
SONATE W. 55/4, H. 186 (en la majeur). — Une des sonates les plus admirées de Carl Philipp, pour ses qualités classiques d'économie. L'allegro assai est brillant, avec son thème gaillard, frappé de contretemps ; virtuose, avec ses nombreux traits alternés et ses trémolos ; moderne, dans les belles modulations du développement ; pas une ombre de contrepoint : il regarde






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