voicing piano jazz
180 / BACH
matismes, loin de toute idée de divertissement, et ne faisant auc concession à l'instrumentiste. Les inversions de la deuxième secti savants « miroirs », annoncent l'écriture spéculative des dernières ann de Leipzig.
Six Suites françaises (BWV 812-817)
COmP 1720-1722 (Côthen) ; la dernière peut-être à Leipzig, au plus tard en 1725. P 1806 (Hoffmeister & Kühnel).
Les cinq premières Suites françaises sont réunies, sous une forme parf incomplète, dans le premier Klavierbiichlein d'Anna Magdalena, rédi par Bach en 1722 (conservé à Berlin, Deutsche Staatsbibliothek). sixième serait plus tardive. On a complété la série grâce à différents man crits, dont une copie de Nicolas Gerber, élève de Bach, datant de 1725; autre copie ne contient que les quatre premières, suivies des Suites en mineur et mi bémol majeur (BWV 818, 819), qu'on trouvera un peu pl loin. L'ensemble a connu de nombreuses révisions et variantes.
Le qualificatif « françaises » n'est pas de Bach ; il est dû en partie a « galanteries » qui, selon l'usage ordinaire des clavecinistes français s'ajoutent aux quatre danses canoniques, allemande, courante, saraband et gigue (et les Anglaises le méritent tout autant !) ; mais aussi au styley plus « galant »,qui favorise la mélodie avant les astuces du contrepoint d'ailleurs il s'agit ici de Hausmusik, au meilleur sens du terme (et Bach la destinait au clavicorde) : une musique à usage intime, familial, voire pédagogique, — ce que sont restées de nos jours ces suites fort prisées des amateurs, qui les savourent mieux chez eux qu'au concert.
Beauté des allemandes, qui sont parfois de véritables préludes et rompent tout lien avec la danse ; variété des courantes, les unes françaises et cérémonieuses (rythme à 3/2 ou à 6/4), les autres italiennes (à 3/4),
_ d' )allure rapide et de souple mélodie ; variété aussi des gigues, allant du
.2ï
hme pointé de l'ouverture française à celui, aussi pointé mais plus vif
déluré, de la canarie, ou encore aux bonds légers de la giga italienne.
SUITE n° I (en ré mineur). — La plus sérieuse des six, avec quelque chose d'archaïsant. L'Allemande, comme la plupart des autres (celles de la Deuxième, de la Quatrième Suite), utilise ce précieux et gracieux « style brisé » des clavecinistes français, qui rompt habilement la ligne mélo- dique en plusieurs voix. Cette polyphonie artificieuse (une seule note jouée à la fois) et souple (puisque aussi bien les voix peuvent s'éteindre à n'importe quel moment, sans être forcément remplacées par leur équi- valent de silences) génère des frottements délicieusement dissonants (retards), des remplissages harmoniques (notes tenues des arpègements), tout un jeu de reflets et d'échos, d'un charme irrésistible. Cette première allemande, de surcroît, est d'un merveilleux équilibre, à tous les points de vue : dans sa forme (deux fois douze mesures), dans la symétrie de ses
Jean-Sébastien BACH / 181
dessins, alternant l'ascendant et le descendant, le conjoint et le disjoint, avec un sens très aigu des proportions.
Courante à la française, à 3/2 (sauf à la dernière mesure de chaque Nection, sentie à 6/4) ; elle poursuit dans le même style ; même façon aussi de déjouer les cadences, de vite relancer la phrase après une résolu- tion. Grande unité du matériau thématique : groupes de quatre croches identiques, à tous les registres.
Grave Sarabande, à quatre voix, formant de lents et solennels accords presque à chaque temps (le vertical se mêle à l'horizontal). Chaque voix A son tour pourrait passer pour principale, et l'interprète devrait jouer de cette richesse, ne serait-ce que dans les reprises. Climat de tristesse, accru par quelques fortes dissonances. Un très beau passage (mes. 9) quand la basse reprend le thème avec d'autres harmonies.
Il y a deux Menuets, tous deux à trois voix ; le premier est le plus long, le plus mélancolique ; deuxième section au relatif, avec le thème à la basse. Le thème du second part de la troisième mesure du premier, reste bien ferme sur la tonique, même dans sa courte deuxième section (huit mesures, avant la reprise da capo du début).
La Gigue est mesurée à 4/4, ce qui est rare (voyez cependant celle qui termine la Sixième Partita). Avec son écriture fuguée, son rythme pointé vigoureux, et même rude, si différent du fluide mouvement des gigues ordinaires, elle s'apparente à une ouverture française. Inversion du thème dans la deuxième section : le procédé se rencontre si couramment dans les gigues qu'on ne devrait signaler que son absence.
SUITE n° 2 (en ut mineur). — La plus mélodieuse, la plus facile aussi, peut-être la plus immédiatement séduisante. Elle s'ouvre sur une Alle- mande parmi les plus belles ; la conduite des « voix » engendrées par le même style brisé, ou luthé, que la précédente, est ici moins noueuse, épa- nouie en longues phrases ; la gauche a le plus souvent un continuo de croches (surtout dans la copie de Gerber, plus simple), et la droite le dia- logue de deux voix tendres, caressantes, fréquemment en syncope. Il est intéressant, pour saisir la façon dont Bach exploite ces brisures, de faire l'expérience de jouer la pièce sans cette polyphonie simulée, sans les tenues qui créent artificiellement deux voix là où il n'y en a qu'une en vérité ; on en tirerait une leçon de diction et d'expression pour toutes les pièces où, au contraire, Bach écrit ses dessins de manière très lisse : ce qui ne veut pas dire qu'il ne sous-entend pas des prolongements de sons, des doigts qui traînent sur les touches, mais seulement qu'il lui est plus commode de rédiger sous la forme d'une seule voix (ce qu'il fait, par exemple, quand il transcrit Les Bergeries de Couperin dans le deuxième cahier d'Anna Magdalena, rabotant l'écriture luthée du Français, par
facilité).
La Courante est à l'italienne, une corrente à 3/4, dans une écriture à
Jean-Sébastien BACH / 183
La Courante, ou corrente, à 3/4, a des triolets dansants à chacune de 'o
ses deux voix (on remarquera lrthog p rahe de l'époque : croche pointée et double croche sont mises pour noire et croche). Inversion du thème dans la deuxième section. La gauche s'amuse à des enjambées d'un registre à l'autre : voyez, notamment, l'arpège ascendant de la mes. 17,
Tendre et persuasive Sarabande, un peu dans le genre de celles des sur deux octaves.
ticement la sousdominante :
Suites anglaises. Elle aussi effleure subrep
ré 6 dès la deuxième mesure. Une figure obstinée
croches, u (croche, deux doubles
ne noire) commence quinze mesures sur les vingt-quatre, soit La Gavotte, à deux voix, avec des imitations à l'octave, est d'une grâce au soprano, soit à la basse.
piquante. Elle est suivie d'un très court Menuet (deux fois huit mesures) donnent pas toutes les sources, puis d'un Air, à 4/4, bien délimité que ne
en expositions (six mesures), développement (dix) et réexposition (six). La Gigue est exemplaire, à 6/8 et en fugato, bruyante et piaffante de son- neries de chasse et de galops joyeux ; il y faut du brio, et de la décision.
(Le manuscrit de Gerber contient de plus un prélude et une seconde gavotte, qu'on estime apocryphes)
SUITE n° 5 (en sol majeur). — Celle-ci est la plus sereine de toutes, la mieux équilibrée. Sa gracieuse Allemande fait mouvoir ses courbes au- dessus des deux voix presque aussi chantantes de la main gauche, qui reçoit à son tour sa part de doubles croches, quand elle se met à accompa- gner, quasiment en basse d' Alberti.
Courante italienne, à 3/4, aux deux voix vivaces, qui échangent en riant croches et doubles croches. Sarabande au pas de la noire, verticale, et très ornée (nombreux mordants). Gavotte irrésistible, pétillante, levée tôt et de joyeuse humeur. Jovialité toute pareille de la Bourrée, qu'accompa-
es croches bien affûtées, avec force mouvements gnent sans barguigner d
disjoints ingénue, à 6/4, vient là-dessus poétiser, dans sa ryth-
mique nonchalante.. Une Loure Et l'on finit sur une Gigue à 12/16, en fugato à trois voix, plus périlleuse que ses compagnes, si on veut la jouer à une bonne allure. us copieuse de la
SUITE n° 6 (en mi majeur). — La plus brillante, la pl
série avec ses quatre galanteries, — et partant, celle qui a le plus souvent les honneurs du concert. A l'opposé de la première ou de la deuxième du recueil, son Allemande se suffit de deux vix bien lisses, bien tendues, le soprano (quelque p eu violonistique, aveco ses dessins disjoints en « dé-
ui lui donne rarement autre chose manché ») chantant plus que la basse, q qu'un continuo. Ferrailleuse et décidée, digitale avant tout, mais avec beaucoup d'esprit. Le motif secondaire de la mes. 8 est abondamment utilisé dans la deuxième section.
Jean-Sébastien BACH / 185
La Suite en mi bémol majeur (BWV 819) est une cousine germaine des Françaises, il ne lui manque que la gigue. Des de versions de l' A, et
e- mande initiale, toutes deux à deux voix, la premièreux, plus coulante semblable en ses démanchés de violon à celle de la Sixième Suitdessinse fran- çaise, peut sembler préférable à la deuxième (BWV 819a), aux plus anguleux et vite chromatiques. La Courante garde tout au long un 6/4 à la basse, le chant préférant l'équivoque fréquente avec 3/2.
Sarabande pleine de tendresse, à trois voix, les deux supérieures souvent à la tierce ou à la sixte, avec de nombreuses et expressives appogiatures, la basse alternant croches en notes répétées et dessins mélodiques de doubles croches. Délicieuse Bourrée, dans son rythme carré et ses brisés gentillets, suivie de deux Menuets dont le lsecond, on
en
minore (ton rarissime de mi bémol mineur), sert de trio à 'autre :
pourra le prendre un peu plus lentement.
Trois Menuets (BWV 841-843)
COMP vers 1720. PUB 1867 (Peters).
Ils figurent aux nOS 11-13 du Klavierbüchlein de Wilhelm Friedemann, juste avant les onze préludes qui, remaniés, finiront dans le premier Clavier bien tempéré. Composés sans doute en guise de récréation, mais avec autant d'art que d' amour, ils auraient pu servir à l'occasion dans quelqu'une des suites. Leur intérêt s'accroît progresstsle plus simplivement. Le premier (en sol majeur), long de vingt-quatre mesures, ee, dans son dévidage de noires et de croches, ses harmonies quotidiennes et sans surprises. Le deuxième (en sol mineur), plus court avec ses seizenn mesures, est plus sinueux de mélodie, plus recherché dans ses accords. Le troisième (en sol majeur à nouveau), qui atteint trente-deux mesures, cantonnées dans le médium et le grave, est tout parsemé de dactyles, qui le font sau-
tiller gaiement.
(Autres danses du Klavierbüchlein : deux allemandes en sol mineur,
BWV 836 et 837, attribuées à Friedemann lui-même.) Six Partitas (BWV 825-830)
COMP 1725-1730. PUB 1726 (n° 1), 1727 (n°' 2, 3), 1728 (n° 4), 1730 (n" 5, 6); les six 1731, avec la mention « opus 1 » et le titre Klavieriibung (chez l'auteur, Leipzig).
Premier ouvrage publié par Bach, en vue de la Foire annuelle de Leipzig. Le compositeur a emprunté le titre général de Klavierübung à Kuhnau, son prédécesseur au poste de cantor à Saint-Thomas de Leipzig, qui l'avait utilisé pour coiffer pareillement, en 1689 et 1692, des partitas pour clavier. Bach allait poursuivre cette « Étude » avec à la frais la publicastiont en
1735 d'une deuxième partie comp enfin
renant l'Ouverture çaie e le
Concerto italien, en 1739 des Duettos (joints à des œuvres d'orgue), en 1742 des Variations Goldberg.
186/ BACH Jean-Sébastien BACH / 187
Les six Partitas (qu'on a appelées aussi « Suites allemandes » pour les distinguer des deux séries précédentes) commencent toutes par un morceau d'envergure, intitulé différemment à chaque fois : praeludiurni sinfonia, fantasia, ouverture, praeambulum, toccata. Elles prolongent la forme étendue et ambitieuse des Anglaises, avec plus d'ampleur encore, de variété, surtout de liberté. Les Troisième et Sixième d'entre elles ont d'abord été insérées dans le second Klavierbüchlein d'Anna Magdalena (commencé en 1725).
PARTITA n° 1 (en si bémol majeur). — La plus ingénue, la plus modeste et intime, la plus \délicate et lumineuse. On peut songer, en écoutant le Praeludium, auso - c-rrelel:Anige de Reims. Ce court morceau de vingt et une mesures (mais brodées de triples croches) est une merveille d'équi- libre et de sérénité. Le thème, appuyé sur des mordants, monte lentement une octave, avec un retour rapide au point de départ, puis s'étend par marches harmoniques, qui l'arrêtent sur la dominante ; la basse le reprend ; au total, il sera exposé six fois, dans une écriture en trio, sauf à la fin qui le nourrit d'accords. (Jean-Chrétien Bach le cite, non sans émotion, dans la première de ses Sonates op. 10 pour violon et clavier.)
L'Allemande est un mouvement perpétuel de doubles croches, en dessins brisés, où parfois les mains alternent acrobatiquement. Deux voix la plupart du temps, mais suffisant à remplir l'espace sonore. Gaieté ; ampleur du geste, et des basses.
Délicieuse Courante, plutôt corrente italienne, à 3/4, toute en triolets (et à deux voix). C'est espiègle, et brillant, la gauche a des bonds, des arpèges sur deux octaves ; ces courantes des Partitas, qui secouent l'habit encore vieillot et guindé de celles des Suites anglaises, ne sont pas leur moindre charme.
La Sarabande déroule un chant très expressif, avec autant de noblesse que de quiétude. La gauche n'a qu'un rôle discret, limité (sauf un court moment) à quelques accords d'appui, à des silences. C'est la droite qu'on est venu écouter, dans ses arabesques déliées ; et l'on admire autant sa souplesse que sa sûreté dans l'élan et la juste visée.
Deux Menuets, l'un à deux voix, tricotant croches contre noires, — l'autre tout petit, tout vertical et statique, et dans le même ton, ce qui est rare : on peut s'amuser à accentuer la basse, tonique, dominante, pour faire « musette ».
La Gigue est ravissante ; et quel amateur n'a-t-elle pas tenté, avec ses croisements de mains (qu'on dirait scarlattiens si les Essercizi du Napoli- tain n'avaient paru en 1738 seulement !). Rythme à 4/4 et triolets, c'est- à-dire au fond un 12/8; et pas le moindre souci fugué, à l'encontre des gigues suivantes.
PARTITA n° 2 (en ut mineur). — Elle commence par une Sinfonia en trois parties, en accélération progressive : sept mesures à 4/4 (grave adagio), aux accords massifs, au rythme pointé d'ouverture française ; puis un tardante, toujours à 4/4, long chant plaintif de la main droite sur une basse égale en croches, aux fioritures italianisantes, comme dans le volet central d'un concerto pour violon ; enfin un morceau rapide et fringant, à 3/4, tugato à deux voix.
L'Allemande poursuit un peu dans la même veine : toujours deux voix qui s'imitent, dans un style serré et soutenu, loin du « brisé » des alle- mandes des Suites françaises. Mais ce stylé brisé ou luthé revient en force dans la Courante, très élaborée, à 3/2, rythmiquement complexe et rendue 11111s vétilleuse encore par les petits frisons de doubles croches qui agré- mentent chacune des voix à son tour.
11 n'y a que deux voix à nouveau dans la Sarabande (à part les accords qui concluent chaque section), même si çà et là une note est un peu plus tenue : affleurements passagers, qui sont moins des idées mélodiques que de languides négligences des doigts qui traînent un peu sur les harmonies. Pièce très expressive, où la basse a son tour de chant, violoncelle émou- vant, creusant les inflexions du soprano, les approfondissant dans son registre.
Adorable Rondeau (« rondeaux », écrit Bach), à 3/8, caractérisé par ses chutes de septième successives. Quatre reprises du refrain, vif et incisif, avec des couplets plus ronds et chantants : au total sept sections très équi- librées (trop !), de seize mesures chacune.
Rien d'aussi verveux chez Bach, d'aussi dansant (au point de faire parfois songer d'avance à la polka, ou au jazz !) que le Capriccio, à 2/4, avec ses alertes sauts de dixième, ses syncopes, son ferraillement précis et efficace, — une pièce assez brillante pour pouvoir servir de finale, et faire passer à la trappe (c'est bien la seule fois !) la sacro-sainte gigue !
PARTITA n° 3 (en la mineur). — Fantasia, tel est le titre du premier morceau, mal choisi à vrai dire ; car rien dans ces trois pages d'allure sévère, — une longue invention à deux voix, où les doubles croches à 3/8 ne chôment guère, où la musique va tout droit jusqu'à la dernière mesure, ne sent l'improvisation, la liberté rhapsodique. « Prélude » aurait mieux convenu ; c'est d'ailleurs le terme utilisé dans le Klavierbüchlein d'Anna Magdalena, où la suite figure.
L'Allemande, enrubannée de triples croches, suppose un tempo modéré ; capricieuse, avec les dactyles de son début ; puis saisie d'ac- cents lyriques ; arpègements nombreux, aux notes tenues, formant de petits îlots d'harmonie dans un tissu filé en réalité à deux voix.
Très belle Corrente, à 3/4 et à deux voix. Le rythme pointé lui impose des saccades (et il est parfois saisissant, et tout moderne, ce piétinement rythmique de la basse).
Sarabande très sobre, plutôt verticale d'écriture (beaucoup de tierces el de sixtes), sans ce travail minutieux d'enjolivures qui fait la séduction