Keith Jarrett
dans un esprit différent du début. Les éditeurs proposent diverse* manières de s'en sortir, mais rien ne nous rendra le chef-d'oeuvre qu'eût été ce morceau, parti du sujet le plus étrangement chromatique, de l'expo.0 sition la plus grincheusement dissonante que Bach ait écrite !
LES FANTAISIES ISOLÉES
Des sept fantaisies (ou préludes) que le catalogue de Schmieder réper, torie sous les numéros 917-923, aucune, du point de vue de l'authenticité n'emporte une adhésion totale. Le Prélude en si mineur (BWV 923) a étq attribué, sans trop de preuves, à Wilhelm Hieronymus Pachelbel, fils ch4 grand Johann On trouvera ci-dessous les moins douteux de ces mo ceaux, dans un ordre très approximatif.
Fantaisies en sol mineur et la mineur (BWV 917, 922)
COMP vers 1710? (Weimar). PUB 1866-1867 (Peters).
La première, dite aussi Fantaisie « duobus subjectis », alterne et êle en effet, en fugato, deux sujets aussi faciles et chantants l'un que l'au
ce qui fait passer sur sa raideur et ses répétitions. — On a du mal, en revanche, à considérer la seconde (appelée aussi Prélude) comme autre chose qu'une erreur de jeunesse ; c'est moins une démonstration de bra- voure que d'endurance, bricolage tapageur à partir de quelques formules digitales, insatiablement promenées dans tous les tons.
Prélude en si mineur (BWV 923)
COMP vers 1715? (Weimar) ; ou même un peu plus tard, 1720? (Ciithen).
Qu'elle soit ou non de Bach (mais de qui donc seraient, à cette époque, des pages aussi fermes ?), cette pièce de quarante-neuf mesures séduit par son écriture harmonique. Aucun thème, mais des figurations successives, en particulier un long arpeggio (enchaînements d'accords arpégés) qui remplit toute la seconde moitié et évoque d'avance les fameuses progres- sions de la Fantaisie chromatique. Elle tourne un peu court et l'on peut se demander si elle est vraiment achevée. Quelques sources lui adjoignent la Fugue en si mineur BWV 951 (d'après Albinoni) : il faut les suivre, cela constitue un diptyque d'une force étonnante. (Mais la version en la mineur du prélude, BWV 923a, est apocryphe.)
Fantaisie (ou Prélude) en ut mineur (BWV 919)
COMP vers 1720? (Ciithen). PUB 1843 (Peters).
À ne pas confondre avec la Fantaisie en ut mineur BWV 906. Cette petite pièce (on voit que le terme de « fantaisie » peut recouvrir les genres les plus divers !) n'est guère autre chose qu'une invention à deux voix, née sans doute à la même époque que les fameuses du Klavierbiichlein de Wilhelm Friedemann, — jouant le même jeu, et parvenant comme elles à tourner un exercice en pure musique. Thème en deux parties : un rapide aller et retour de doubles croches (mes. 1-2), suivi d'un motif plus mélo- dique, avec dactyles et notes répétées (mes. 2-3).
Fantaisie en ut mineur, sur un rondeau (BWV 918)
oMP vers 1735 ? (Leipzig).
Les opinions divergent considérablement concernant la datation de cette pièce, si tant est qu'elle soit de Bach. Basso a sans doute raison de la juger contemporaine des grandes fantaisies et fugues de Leipzig, glori- fiant avec elles et à sa façon le stylus phantasticus, — et mieux encore parente des quatre Duettos. Strictement à deux voix, étendue sur cent trente-deux mesures, elle suit le plan du rondeau français (le titre de fan- taisie en forme de rondeau » serait plus exact) : un refrain quatre fois repris et trois couplets sur le même matériau. Les couplets sont chaque fois plus étendus (seize, vingt-quatre, trente-deux mesures) ; de même, les deuxième et troisième reprises du refrain cornent dix-huit mesures, au lieu des douze initiales et finales. Ces jeux de construction composent une pièce singulière et distante, à laquelle on ne s'apprivoise que difficile- ment; un Couperin ne l'aimerait guère : elle touche moins qu'elle ne surprend.
LES FUGUES ISOLÉES
Classées aux numéros 944-962 du catalogue de Schmieder. Ici encore, une fois les plus douteuses mises de côté (sans compter les apocryphes purs, comme le Fugato BWV 962, qui est une composition d'Albrechts- herger), il ne reste qu'une dizaine de fugues, qu'on tâche de répartir en groupes chronologiques approximatifs.
Deux Fugues en si bémol majeur, sur des thèmes de Reinken et d'Erselius (BWV 954, 955)
oMP avant 1708? (Amstadt). PUB 1880 (Peters).
La Fugue en si bémol n'est pas le seul morceau dans lequel Bach emprunte à Reinken, le vieil organiste de Hambourg ; de l'Hortus musicus de ce dernier, recueil de sonates en trio, il a non seulement tiré ce thème, mais également remanié deux sonates entières, qui ont engendré ses propres Sonates en la mineur et en ut majeur (BWV 965 et 966). Dans sa fugue, Bach est hélas ligoté par le sujet qu'il a choisi, terriblement niais, tournant banalement en rosalie, et qu'il s'acharne pourtant à traîner sur quatre-vingt-quinze mesures.
Le thème d'Erselius possède un peu plus de caractère, et son lent mou-vement disjoint initial contraste plaisamment avec les dactyles rapprochés qui le terminent ; mais tout cela demeure bien gauche et grisailleux.
Fugues en la mineur, ré mineur, la majeur (BWV 947-949)
COMP vers 1710 ? (Weimar); BWV 948 plus tardive ? PUB 1843 et 1867 (Peters).
La fugue en la majeur (BWV 949) ne présente qu'un thème simplet; des idées courtes et répétitives, où l'archaïsme est moins un parfum délicat qu'un ennuyeux défaut.
On monte d'un cran avec la fugue en la mineur (BWV 947), vigou-t reuse, nourrie, allant de l'avant avec son petit thème buté, même si l'on. peut lui reprocher de trop nombreuses et semblables cadences. (Authenti., cité très contestée ; la seule source est l'édition de Griepenkerl, en 1847 , les manuscrits sur lesquels cette dernière se fondait sont perdus.)
La meilleure, assurément, est la fugue en ré mineur (BWV 948), que beaucoup datent de l'époque de Côthen (vers 1720). Long su' et à 4/4, commencé en croches sur une mesure, poursuivi en doubles cro es sur. quatre, en succession d'accords brisés ; contre-sujet à rythme dacty'suer fort efficace par la suite pour relancer le mouvement ; un peu avant la f une longue cadence d'arpèges en triples croches (septièmes diminuées où Bach n'est peut-être pour rien.
Fugues en ut majeur, la majeur et si mineur sur des thèmes d'Albinoni (BWV 946, 950, 951)
COMP vers 1710? pour la première, vers 1715 ? pour les autres (Weimar). PUB 1866- 1867 (Peters).
Sur des thèmes empruntés respectivement à la douzième, à la troisième et à la huitième des Sonates en trio d'Albinoni (op. 1, publiées en 1694).
La fugue en ut majeur (BWV 946) ne peut manquer de séduire, dans ses habits anciens de ricercar, par sa démarche un peu timide et circonspecte, qu'elle doit aux syncopes de son thème. Texture de départ à quatre voix, raréfiée en cours de route ; les cinq dernières mesures font apparaître une partie de pédalier, qu'il faudra évidemment transposer.
Avec les deux suivantes, Bach développe d'amples morceaux qui n'ont plus rien de commun avec leurs modèles. La fugue en si mineur, en particulier, atteint des proportions monumentales (cent douze mesures à 4/4, dans la version longue ; il y en a une plus courte, BWV 951a) ; on y admire autant la puissance du souffle que la richesse, la variété des épisodes ; une émotion sourd à chaque ligne, que le musicien italien n'a pas imaginé de mettre dans sa sonate. (Certaines copies rattachent BWV 951 au Prélude en si mineur BWV 923.)
lieux Fugues en ut majeur (BWV 952, 953)
oMP vers 1720 ? (Côthen). PUB 1843 (Peters).
On est certain de l'authenticité de la seconde (BWV 953), écrite de la main de Bach, entrée au n° 31 du Klavierbüchlein de Wilhelm Friedemann. Ayons le coeur de laisser auprès d'elle cette autre fugue en ut BWV 952), aujourd'hui remise en cause, et qui lui tient compagnie depuis si longtemps dans toutes les éditions courantes, à la suite des Petits Préludes et Fugues. Tous les élèves ont joué ces deux morceaux, d'étoffe similaire, tous deux à trois voix, aussi gais l'un que l'autre en leur habit de doubles croches à 4/4. (Je crains qu'on ne puisse étendre cette indulgence à la Fuguette en ut mineur, BWV 961, à deux voix, rythmée à 12/8, dont nous avons tous aimé jouer les jolis mordants sur les premier et troisième temps, en redoutant d'avance l'arrivée, dans la seconde moitié, de ces doubles croches trébuchantes...)
Fugue en la mineur (BWV 944)
UMP entre 1720 (Côthen) et 1725 (Leipzig)? PUB 1829, 1843 avec la « fantaisie » Peters).
La plus ambitieuse, la plus spectaculaire aussi de toutes les fugues de Bach. Elle est plus connue sous le nom de « Fantaisie et Fugue » ; mais c'est un titre usurpé : la partie « fantaisie » (que n'ont pas toutes les sources) se borne à dix mesures d'accords arpégés, qui vont de la tonique à la dominante. La fugue proprement dite en compte cent quatre-vingt- dix-huit, à 3/4, et le sujet à lui tout seul en occupe sept, un pur rouage de doubles croches qui va donner au morceau ce ronronnement caractéristique de moteur remonté à bloc. Fugue vraiment concertante, qui, transformée, ravivée encore dans un mètre à 6/8, a donné naissance à celle du Prélude et Fugue en la mineur pour orgue (BWV 543).
LES TOCCATAS
Le fleuron du premier Bach, du Bach d'avant Certhen. Ces sept pièces tour à tour exaltées, pathétiques, vibrantes d'allégresse ou de passion, le représentent au point le plus haut de sa jeunesse. Mieux que celles de Frescobaldi, de Muffat ou de Buxtehude (que d'ailleurs le public ne connaît guère, alors qu'il a quelques chances d'approcher celles-ci), elles tont oublier l'acception moderne, à laquelle nous sommes parvenus depuis Schumann (ou Czerny), d'un mouvement perpétuel, formidablement virtuose et strictement mesuré, maintenu dans les roues dentées d'un mécanisme implacable. La toccata de Bach, nourrie à l'école des vieux maMares, est au contraire une apothéose de la liberté ; et donc aussi de la
variété. La part de la virtuosité, indéniable, n'empiète pas sur celle l'expressivité ; il y faut ensemble les doigts infaillibles du prestidigi teur, la fantaisie débridée de l'improvisateur et le savoir consommé contrapuntiste.
Schémas variés. Mais quatre d'entre elles (BWV 910, 912, 913, 91 suivent le même plan : introduction rhapsodique et virtuose, art (précédé d'un allegro dans BWV 912), première fugue, adagio, fu finale développée. C'est celui de Buxtehude, avec l'ajout capital de arioso, leur creuset d'émotion.
Sans qu'on puisse les dater de façon précise, on pense que les pl avancées stylistiquement (BWV 910 et 911) ont vu le jour dans les p mières années de Weimar ; les plus anciennes (BWV 913 et 91 pourraient remonter à l'époque d'Arnstadt. Contrairement à ce qu'il f pour les Inventions et Sinfonies, les Suites, à plus forte raison les prélu et fugues du Clavier bien tempéré, Bach n'a jamais songé à les regrou en recueil.
Toccata en ré mineur (BWV 913)
COMP entre 1705 et 1708 ? (Amstadt ou Weimar). PUB 1801 (Hoffmeister & Kühn
La plus longue des sept, et celle où s'affrontent les plus gran contrastes. Une introduction rapide, où la main gauche part la premiè en doubles croches (comme une entrée de pédalier solo à l'orgue), suivi de la droite avec laquelle elle alterne les arpèges, les gammes, les pet martellements secs, — amène un arioso à quatre voix, d'une tristesse ai et lancinante. Puis c'est un premier fugato (à 4/4), sur deux thèmes su cessifs, l'un montant et décidé, l'autre descendant et plus inquiet. Pet' cadence avant l'étonnant adagiosissimo, qui n'est que plainte, ressass ment de douleur, sur la ponctuation régulière des accords : règne souda' de la verticalité, harmonies étranges et ténébreuses. Enfin entre 1 deuxième fugato (à 3/4), sur un thème tout semblable au premier, dont varie l'accent et le caractère, à la façon de Froberger (ce qui devra suffire à placer cette toccata en tête de la chronologie ; noter du reste qu plusieurs manuscrits l'appellent « Toccata prima »).
Toccata en mi mineur (BWV 914)
COMP entre 1705 et 1708 ? (Arnstadt ou Weimar). PUB 1839 incomplète, 1843 (Peters
Celle-ci est la plus courte, qui ne comporte pas d'arioso après 1 prélude, et dont tout l'effort semble tendre vers la fugue finale. Treiz mesures d'introduction (à 3/2), sobres, sans fioritures, privilégiant le grave. Le premier fugato (à 4/4, un poco allegro), sur deux thèmes, à quatre voix très rapprochées, garde tout au long sa nature austère, son climat de concentration. Au contraire, le bref adagio qui suit est fantasque, improvise des traits de toute sorte, dissipe en deux pages la n'inusité de ce début ; il prépare la place à la belle fugue finale, dont le long sujet ressemble aux meilleurs des fugues d'orgue : doubles croches, élti batterie sur une descente chromatique, communiquant leur énergie et leur alacrité à tout le morceau.
toccata en sol mineur (BWV 915)
ttnii, 1708-1710 ? (Weimar). PUB 1843 (Peters).
Un trait de doubles croches tire-bouchonnées de l'aigu au grave, sur quatre mesures, introduit brutalement un arioso de treize mesures (à 3/2), déclamé au-dessus d'accords solennels, et s'arrêtant sur la dominante de titil mineur. Mais c'est dans le ton relatif (si bémol majeur) que choisit d'entrer le premier fugato (à 4/4), pimpant, plein d'humour, à cent lieues de l'humeur sombre où donnait le début du morceau, et jouant à imiter quelque concerto grosso dans ses oppositions de solistes et d'orchestre. Il ne conclut pas, contre toute attente : une cadence évitée le fait déboucher Mur un nouvel adagio à 3/2, en style de récitatif, qui rétablit le ton initial, prologue à la copieuse fugue finale. Celle-ci prend l'allure d'une gigue exubérante, d'exécution périlleuse, en sautillants triolets pendant sept pages (4/4, avec la notation ancienne : croche pointée-double croche au lieu de noire-croche) ; elle inverse son thème à mi-parcours, et au moment de finir, retrouvant le trait de doubles croches qui ouvrait la toccata, le précipite à nouveau jusqu'au bas du clavier.
Toccata en ré majeur (BWV 912)
cOMP 1708-1710 ? (Weimar). PUB 1843 (Peters).
Un plan légèrement différent des autres : après la courte mais tapageuse introduction (roulements de gammes et d'accords, trémolos), au lieu de l'arioso éclate un allegro de caractère concertant, dont le thème danse joyeusement, et même avec hilarité, tour à tour à l'aigu ou au grave, accompagné d'accords piqués ou de dessins brisés de doubles croches. Puis c'est un adagio en récitatif, intense, interrogeant, ponctué de trémolos, et qui amène, à force de régression dans les tonalités mineures, le fa dièse mineur du premier fugato, sur deux thèmes (allegro, selon l'un des manuscrits ; mais un tempo modéré exprime davantage l'espèce de sagesse profonde et grave de ces lignes). Interruption, pour un second récitatif, où Bach a noté, dans la portée, les mots con discrezione : à la discrétion de l'instrumentiste, qui doit tirer le parti le plus expressif de ces arpègements, de ces efflorescences, de ces tempos contrastés, de ces points d'orgue. Vient alors la fugue conclusive, à trois voix, dans un 6/16 de gigue, pleine d'harmonies ravissantes, fraîches et parfois imprévues ; l'oreille y suit davantage le contre-sujet, bien profilé, que le thème, limité à une ondulation sur quelques notes. (Certains manuscrits donnent cette toccata pour une « Fantasia con Fuga ».)