Les grands génies du piano
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potentiellement dangereux.8° Un point plus concret — mais aussi plus médiatique — lié à cette lutte des moeurs fut l'affaire Judas Priest dont nous parlions un peu plus haut. En effet, ce célèbre groupe de Heavy-metal fut accusé d'incitation au suicide par la diffusion de messages subliminaux dans une de leurs chansons, ceci en l'occurrence après la tentative de suicide en 1985 de deux adolescents qui écoutaient leur musique (l'un des deux survécu mais fut grièvement blessé ; il mourut d'overdose trois ans plus tard). L'interjection « Do it ! » (Fais- le 0 qui leur était reprochée en tant que message subliminal potentiellement délétère ne fut pas relevée comme probante par les diverses expertises. Le groupe pris l'affaire très au sérieux et fut finalement acquitté. Les conclusions des experts affirmèrent qu'il n'y a aucune preuve qu'un possible message subliminal, même s'il est perçu par l'auditeur, puisse conduire aux actions dont il fait part. Le chanteur du groupe, Rob Halford, déclara d'ailleurs un peu plus tard :
« Ces deux jeunes gens ont perdu la vie en raison de leur engagement tragique dans la drogue et l'alcool, en raison des dysfonctionnements de l'unité familiale dans laquelle on ne leur réservait pas de place ni d'attention. Je n'essaye pas de faire de la lumière sur une situation tragique, mais ce procès ne fût qu'une tentative de reporter la responsabilité sur un autre. »81
En somme, cette affaire est assez symptomatique de la peur que peut instaurer une telle musique. S'il n'est pas non plus impossible que de tels agissements puissent être produit par l'influence de certaines paroles pernicieuses, il est à noter que c'est souvent une somme de divers facteurs (tels ceux pointés par Rob Halford ci-dessus) qui peuvent entraîner de telles actions. De plus, l'histoire du rock en général regorge de ce type de faits — messages enregistrés à l'envers82, voire exprimés explicitement83 — qui semble-t-il n'ont pas conduit l'ensemble de ses auditeurs à appliquer l'acte qui y était énoncé. En ce sens, l'affaire présentée ici fit semble-t-il jurisprudence en ce qui concerne l'appréhension des messages
80 Le rapport en question se nomme The Heavy Metal User's Manual par Joe Stuessy. Il est apparemment difficile de se le procurer ; néanmoins, on peut en apprécier une discussion intéressante dans le livre d'un autre professeur de musique, celui du musicologue Robert Walser, op. cit., pp. 139-141.
1 http://www.chez.com/tjrecherches/judas.html
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Quelques exemples :
- Dans la chanson « Stairway to heaven » de LED ZEPPELIN, il serait possible d'entendre, en passant l'enregistrement à l'envers, la phrase "I've got to live for Satan" (la phrase incriminée en question est la suivante : « There' s a feeling I get »)
Nous avons d'ailleurs trouvé un autre exemple de ce type à l'adresse Internet suivante et dont nous laissons l'auditeur seul juge de son interprétation : http://jlmedia.com/misc/sth/
- De même dans « Another one bites the dust » de QuEEN, on pourrait entendre : " Start to smoke marijuana". Cf aussi vis-à-vis des messages subliminaux : Fabien Hein, op. cit., pp. 187-188.
83 « Sympathy for the devil » des ROLLING STONES, ou plus récemment un certain nombre des chansons de
MARILYN MANSON.
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subliminaux dans l'univers musical rock. Robert Walser discute de manière plus détaillée ce point dans son ouvrage84, et ainsi nuance l'impact possible de tels messages dans la musique métal, tout en dénonçant la lecture souvent univoque des paroles qui y sont relatées. En effet, si des thèmes tels que la mort ou le suicide sont parfois traités dans le Métal, ceux-ci s'avèrent le plus fréquemment une tentative de réflexion sur le sujet, plutôt qu'un encouragement à l'autodestruction. Ceci nous amène d'ailleurs à pointer un autre aspect que nous souhaitons aborder brièvement ici : le rejet de certaines musiques populaires au cours du XX' siècle, que nous allons examiner entre autres par comparaison avec une des plus influentes qui fit son apparition en occident en son tout début : le Jazz.
« Heavy metal, indeed, is just the latest object of denunciation in a long tradition of conservative opposition to popular music. »85
Ce propos de Weinstein résume bien ce que peut représenter le Métal aujourd'hui d'un point de vue social : une réactualisation des valeurs populaires, dénonciatrices d'une société qui cache ses tabous, et qui par ce fait va à l'encontre de la morale et de la "grande" culture. Que ce soit au travers du Blues, du Jazz, du Folk, du Rock, toutes les formes de thématiques licencieuses — sexe, drogues, violence, politique, suicide, satanisme, etc. — ont traversé les discours de ces courants musicaux. Les accusations ont elles aussi toujours fusé contre ces représentations amorales de l'homme. C'est donc en somme un combat idéologique qui se trame sous cette "lutte des classes" au travers de l'idiome musical : le clan conservateur qui tente de maintenir une part d'équilibre et de pureté contre le clan transgressif qui exhume ses démons en les manifestant de manière ostensible. Et s'il faut noter des formes d'intégrisme dans les deux camps, la majeur partie des participants n'appartient pas à ce bord. En ce sens, la question de danger d'un mouvement dans sa perspective globale — comme le Métal par exemple — est souvent difficile à évaluer. Le cas du Jazz est à ce propos intéressant, car étant une des rares formes de musique populaire très prégnante en occident qui passa, du début du XX' siècle à aujourd'hui, de musique dénigrée à musique estimée, et de ce fait reconnue par l'ensemble de la sphère académique et sociale. Le Jazz dans sa première existence fut longtemps qualifié de musique de "sauvages", propageant des attributs licencieux ; aujourd'hui son image a quelque peu changé — et peut-être est-ce dû à son aspect social
84 Robert Walser, op. cit., pp. 145-151 ; cf. aussi Fabien Hein, op. cit., pp. 183-184.
85 « Le heavy metal, en fait, est juste le dernier objet de dénonciation dans une longue tradition d'opposition conservatrice envers la musique populaire. », Deena Weinstein, op. cit., p. 245.
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revendicatif et paria du début qui s'est quelque peu dilué. Nous tenons ici à émettre une hypothèse, hypothèse qui prendra consistance ou non au fur et à mesure de notre investigation. Celle-ci est la suivante : le Métal est aujourd'hui encore dans sa période de "jeunesse", rebelle et sans retenu contre l'autorité en vigueur, cependant certains de ses courants intrinsèques s'avèrent être depuis peu en éclatement86 ; ils apportent ainsi une dimension nouvelle et plus ouverte sur le monde, gardant toutefois le trait principal du Métal, celui-ci semblant être une forme particulière de violence-énergie qui lui est propre. Ainsi, peut-être cette phrase de Philippe Michel consacrée à la musique jazz pourrait-t-elle se substituer au Métal d'ici peu :
« Pourtant, à y regarder de plus près, le jazz est toujours trop élaboré pour n'être qu'une musique de sauvages, selon des critères eurocentristes particulièrement réducteurs, mais il est aussi trop abandonné aux instincts pour recevoir l'aval de l'Académie, ou de ce qui en fait office »87
Cependant, il est encore trop tôt pour toute forme de conclusion sur ce point. Néanmoins, essayons, afin de conclure cette partie, de synthétiser nos réflexions exprimées jusqu'ici.
Le Métal s'avère être une musique qui polarise indéfectiblement les personnes qui s'y trouvent confrontées : en somme, il semble que l'on adore ou que l'on déteste. À musique extrême, il semble falloir se placer pour ou contre certaines des valeurs transgressives qui fondent ce courant : c'est ce que l'on a pu observer dans notre bref récit relatant le combat entre la morale puritaine (représentée en quelque sorte par les plaignants — les parents des victimes — et la justice américaine) et le soucis transgressif de l'autre bord avec sa volonté de tout dire88 (en l'occurrence ici, le groupe JUDAS PRIEST). Le Métal cultive l'hédonisme
86 Par exemple au travers du groupe TOOL, pour la dimension cinématographique et visuelle qu'il inclut dans sa musique ; le groupe FANTOMAS, par son désir d'expérimentation qui semble confiner à une forme de Free-metal , ce que d'autres nomment encore comme de l'"Experimetal" ; ou encore le groupe MESHUGGAH dans son étalage énergique de polyrythmies complexes, dans son travail autour de la pulse, ces facteurs pouvant notamment s'entendre dans la continuité d'une certaine écriture, telles celle de Steve Reich pour la musique savante, ou Steve Coleman pour le Jazz.
87 Philippe Michel, « Le jazz ou la musique d'après la musique », in Musique et mémoire, Paris, Ed. L'Harmattan, coll. Arts 8, 2003, p. 161.
88 Nous pensons ici, au travers de cette expression, à la possible analogie qui peut se dégager entre l'univers du Métal et l'univers littéraire que fut celui de Sade, et dont M. Blanchot signalait vis-à-vis de ce dernier la passion effrénée d'atteindre « la liberté de tout dire ».
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inopportun, réintègre et transforme les symboles de la société qui l'entoure, ce qui lui vaut de nombreuses brimades. On le critique violemment pour cela, de manière univoque, sans souvent chercher les nuances derrière les propos et le pourquoi de ceux-ci, et ce de même en occultant fréquemment des paramètres primordiaux, tel le rapport étroit qui le lie à son public. D'autre part, l'attaque morale qui jaillit au début des années 80 contre ce genre musical ne fut pas totalement productive : elle renforça les défenses de son adversaire par ce désir sous-jacent de le compromettre. Comme nous le disions plus haut au travers des paroles de Weinstein, le Métal ne semble qu'être une réactualisation du statut de paria porté par de nombreuses autres musiques populaires avant lui, et qui somme toute ne semblent pas avoir été d'un danger conséquent vis-à-vis de l'ordre social : En définitive, le Métal semble être davantage un canaliseur des côtés sombres de l'homme qu'un catalyseur de ces aspects, comme nous l'exprimerons dans notre partie sur la violence (cf Infra). La rébellion dionysiaque que confère le Métal dans l'espace social — par sa musique "forte", par son visuel, son anti-conformisme — peut définir deux schémas-type au vu de ses participants : ceux qui y retrouvent leur verve nihiliste et approfondissent leur propre destruction (le cas tragique des deux jeunes gens cités plus haut), et ceux qui se construisent et s'affirment au travers de sa force, de sa violence-énergie, en d'autres termes de la puissance qu'il libère. Robert Walser peint dans son ouvrage une population qui serait plus de l'ordre de notre deuxième portrait ; quant à nous, nous attendons une investigation future plus élaborée avant de trancher définitivement sur ce point. Néanmoins, l'ouvrage de Hein, plus récent, montre lui aussi une évolution dans ce deuxième sens. Le Métal semble en effet rentrer depuis peu dans sa phase de "maturité".
Pour conclure, quelques questions d'ordre plus général (mais touchant de près à notre domaine d'analyse) s'ouvrent à nous, et au travers de celles-ci nous essayerons par la suite de cerner plus distinctement les fondements de cette musique et de son rapport au monde. Celles-ci sont les suivantes : Un courant minoritaire a-t-il le droit de citer s'il ne partage pas les mêmes valeurs que la société dominante ? Met-il ces valeurs en danger par ce fait ? Et secundo : la rébellion contre le moral, contre le "sacré" est-elle utile ? En somme, les extrêmes sont-ils utiles dans l'équilibre du monde dans lequel ils s'inscrivent ? Ces thèmes, plutôt pointus et complexes, nous tenterons d'en discuter un peu plus loin, en essayant de cerner et de comprendre si le Métal représente alors une véritable menace.
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3 - ... Mais soutenu par une communauté soudée
Le Métal, comme nous l'avons vu précédemment, s'avère être une musique qui interroge et intrigue de nombreux individus extérieurs à cette communauté. Mais qu'en est-il de l'intérieur du mouvement métal ? Pour donner un aperçu de la solidarité de cette "famille" musicale, nous allons ici développer quelques aspects qui témoignent de l'union de ce courant.
Comme dans le Rock et de nombreux autres styles musicaux, le Métal s'avère être dans son essence musicale une création de groupe, c'est-à-dire d'un ensemble d'individus associés, ce qui induit un certain nombre de paramètres. Le Métal est très rarement la musique d'un seul homme, lequel pourrait alors se faire accompagner par d'autres musiciens — comme on peut en trouver des exemples au travers de célèbres chanteurs dans la musique de variété. Même si un groupe porte quelquefois le nom de son leader (OzzY OSBOURNE, VAN HALEN, TED NUGENT, MICHAEL SHENKER GRouP), la création musicale des chansons n'est que rarement le fait de son seul travail : elle est en effet plus fréquemment le fruit d'une collaboration entre ses divers membres, chacun donnant sa touche cruciale dans l'esthétique d'ensemble du groupe. En somme, le groupe de Métal désigne un "nous" collectif partagé et brandi par l'ensemble de ses membres : en ce sens chacun de ses participants ne peut être assimilé à un quelconque employé qui serait au service d'une entreprise et ne pourrait avoir son mot à dire sur son fonctionnement. De plus, il est à noter que nombreuses sont les formations dans ce domaine qui se sont formées par amitié (par une rencontre au lycée par exemple) et qui par ce fait ont développé des liens forts se traduisant ainsi par une solidarité indéfectible. En d'autres termes, ce schéma peut s'apparenter à une micro-famille, avec tout ce que cela peut comporter comme force unitaire mais aussi comme tensions internes.
Un autre facteur d'union est la proximité sociale qui se dessine entre les divers protagonistes du mouvement, ceux qui créent la musique — les groupes —, et ceux qui la font vivre — le public. En effet, on peut constater une véritable évolution sociale parallèle au cours de l'histoire du Métal entre le public et les musiciens formant les groupes. Au départ, les formations émergentes venaient principalement de la classe ouvrière, et le public premier qui adhéra à ce nouveau genre provint également de ce milieu. Aujourd'hui, la classe sociale ouvrière qui caractérisait auparavant le Métal s'est déplacée vers une autre sphère, celle de la
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classe moyenne : en conséquence, le public s'est lui aussi diversifié. À l'image des groupes qu'il admire, il y a le fait que l'amateur de Métal se sent proche d'eux : souvent issu d'un même milieu social, il partage un certain nombre de valeurs similaires, et lutte pour ces valeurs. En somme, le processus d'identification est important dans l'alliance discrète qui soude l'ensemble des participants au milieu. De plus, cet instinct grégaire, très prégnant chez la jeunesse dans sa construction et son désir de regroupement autour d'individus de mêmes affinités, accentue la solidarité au sein du public même. Il se forme donc une tripartition intéressante — entre les membres des groupes (cf notre premier paragraphe sur le sujet), entre les personnes qui forment le public, entre les groupes et le public — et par conséquent un lien d'autant plus fort grâce à ces différents points d'attache particulièrement solides.
Le fait que le Métal soit principalement constitué par une communauté d'hommes89 n'est pas non plus étranger à sa force solidaire. Il semblerait en effet que l'alliance masculine soit anthropologiquement plus prégnante sous certaines formes que l'alliance féminine, ce qui confine dans notre présent cas à identifier une solidarité masculine qui pourrait se comparer, si l'on tente une référence en un autre domaine, à la camaraderie exclusivement mâle que l'on retrouve dans le milieu du football. De manière plus générale, voici la source qu'évoque Deena Weinstein pour appuyer cette constatation :
« "Consciousness of kind" is more basic for males than for females. McRobbie and Garber suggest that teens deal with their sense of inadequacy in different ways : males join gangs and female develop love "obsessions" (Angela Mc Robbie and Jenny Garber, "Girls and subcultures"). »90
D'autre part, il n'est pas non plus étonnant que le Métal soude la communauté masculine : celui-ci délivrant des codes d'ordre "viril" — puissance sonore, "violence" physique, etc. — il n'est pas totalement surprenant qu'une majeure partie de son public d'adolescents en développement — c'est-à-dire s'acheminant pour la plupart vers la notion d'homme et de masculinité dans son sens fort — s'y retrouvent et en absorbent les codes pour se construire. Pour finir sur ce point, sur lequel nous reviendrons d'ailleurs par la suite, le
89 Nous développerons ce point de manière plus précise par la suite, Cf 11)D)1) L'Emphase de la masculinité dans le Métal.
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