les musiciens de son temps

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La mansuétude qu'il témoignait à Auber était
assez intermittente : « Il y a un nombre prodigieux
de motifs de contredanse dans cette partition
(Les Diamants de la couronne). La première reprise
est ainsi toute faite, il ne s'agira plus que d'en
ajouter une seconde et les quadrilles surgiront
par douzaines. Évidemment, c'est le but que s'est
proposé M. Auber; il a cru plaire £i'dvantage par là
au public spécial de l'Opéra-Comique, et lui plaire
d'autant plus que ces thèmes courants seraient
moins originaux. La durée du succès peut seule
démontrer si ce but a été atteint 2. » Encore
cette fine et charmante ironie : « M. Auber a écrit
1. Journal des Débaeo , 14 novembre 1848.
2. Ibid. 12 mars 1841.
IIECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL XXIX
sur ce livret (L'Enfant prodigue) une riche parti-
tion, brillante, animée, vive, joyeuse, souvent
touchante et complètement privée de ces beautés
terribles qu'accompagne l'ennui » De tels
traits sembleraient maintenant inoffensifs. En ce
temps-là, on savait encore goûter les sous-enten-
dus, comprendre les allusions.
Berlioz fut donc moins féroce qu'on ne l'a dit;
mais il fut moins indulgent qu'il ne l'a lui-mème
prétendu.
Il a sincèrement aimé les oeuvres de quelques-
uns de ses contemporains. Prenons ici — cette
réserve est indispensable — le mot de sincèrement
dans le sens atténué qu'il faut toujours lui attri
huer s'il s'agit d'un artiste jugeant les productions
de ses rivaux ou de ses disciples heureux. Un
musicien dénué de toute jalousie, étranger à toute
malice, joyeux de succès qui ne sont pas les siens,
ce prodige s'est une fois rencontré : César Franck
fut un saint. Berlioz n'en était pas un : il aima qui
l'aimait et célébra volontiers les oeuvres dont la
réussite lui semblait un gage de sa propre
I. Journal des Débats, 9 décembre 1850.
XXX HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL
revanche. Cependant l'accent de certains feuille-
tons trahissait une chaleur de sentiment à laquelle
ne pouvaient pas se tromper les compositeurs
gratifiés la veille de louanges banales : ces jours-
là, le critique était heureux que la reconnais-
sance, l'intérêt et la prudence lui permissent
d'admirer librement ce qu'au fond du coeur il
jugeait admirable.
Il a pieusement glorifié la musique de son
maitre Jean-François Lesueur '. Son grand
dégoût de l'italianisme ne l'empêcha pas de répé-
ter vingt fois que le Barbier était un chef-d'oeuvre
et de reconnaître « la sensibilité profonde » de
Bellini, « son expression si souvent juste et
vraie.., sa simplicité naïve 2 ». Pour l'amour de
la symphonie, il combla de louanges les pau-
vres symphonistes de cette époque :
Reber, Litolff.
De tous les musiciens de son temps, celui
qu'il loua avec le plus d'ardeur, ce fut Meyerbeer.
Ce goût déconcertant gêne quelques-uns de ses
fervents : ils voudraient mettre au compte des
complaisances nécessaires les éloges décernés
par le musicien des Troyens au compositeur du
Pardon de Plarmel: simplesratitude de Berlioz,
1. Journal des Débats, 21 novembre 1835 et 15 octobre 1837. 9. Ibid. 16 Juillet 1836.
HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL xxxi
disent-ils, pour un maitre illustre, auditeur
assidu et bienveillant de toutes ses symphonies et
de tous ses opéras. A leur avis, si l'on veut savoir
sa véritable opinion, il faut s'en tenir à cette bou-
tade rapportée par M. Adolphe Jullien' : « Meyer-
beer n'a pas seulement le bonheur d'avoir du
talent, il a surtout le talent d'avoir 6du bon-
heur. »
Berlioz a pu lâcher cette méchanceté dans un
instant d'humeur. Ce n'était point son opinion
intime. Tels passages de ses oeuvres (ce ne sont
pas les meilleurs), notamment le finale de la
Réconciliation, théâtral épilogue de la belle sym-
phonie de Roméo et Juliette, prouveraient que
l'admiration de Berlioz pour Meyerbeer ne
fut que trop réelle... Mais, rien qu'à lire ses
feuilletons, nous en sommes déjà convaincus.
Qu'il s'agisse de l'auteur des Huguenots ou de
celui de la Juive, l'éloge sonne d'une manière
différente.
En 1836, Berlioz avait publié une analyse de la
partition des Huguenots, très longue et très cha-
leureuse 2. On a lu plus haut un fragment d'un
de ses articles sur le Prophète. A la suite de la
représentation de l'Étoile du Nord, il disait : C'est
I. Hector Berlioz, sa Vie et son Œuvre, p. 291.
2. Journal des Débats, 10 novembre et 10 décembre 1836.
C.
XXXII HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL
merveilleux de vérité, d'élégance, de fraîcheur
d'idées, d'originalité, d'audace et de bonheur. A
côté des plus jolies, des plus coquettes chatte-
ries musicales, on y trouve des combinaisons
effrayantes de complexité, des traits d'expression
passionnée d'une vérité saisissante '. » — Pour
le Pardon de Ploërmel, mêmes louanges 2. Et si
l'on conserve un doute, malgré tous ces témoi-
gnages publics, il faut ouvrir les Lettres intimes à
Humbert Ferrand : on y lit ceci (28 avril 1859) :
« Que la musique d'Ilerculanum est d'une faiblesse
et d'un incoloris (pardon du néologisme) déses-
pérants! Que celle du Pardon de Ploiirmel est
écrite, au contraire, d'une façon magistrale,
ingénieuse, fine, piquante et souvent poétique !
Il y a un abîme entre Meyerbeer et ces jeune gens.
On voit qu'il n'est pas Parisien. On voit le con-
traire pour David et Gounod. »
Berlioz traite ici avec un peu d'amertume ces
deux jeunes gens. Il avait pourtant salué leurs
débuts avec une évidente sympathie. Pour Féli-
cien David, sympathie est trop peu dire. L'article
sur la première audition du Désert ressemble à un
sacre., à une apothéose : un grand compositeur
vient d'apparaître; un chef d'oeuvre vient d'être
1. Journal des Débats, 21 février 1851.
2. Ibid. 10 avril 1859.




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