L'histoire du piano
HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL xxxm
dévoilé. « Arrière toutes les tièdes réticences,
toutes les réserves ingrates sous lesquelles se
cache la lâche crainte de trouver des railleurs,
ou celle plus misérable encore et plus mal fondée
de voir les travaux futurs du nouvel artiste ne pas
répondre à l'attente que son premier triomphe
fait concevoir!... Ah! prudents aristarques, vous
ne savez pas de quelle nature est l'émotion qui
fait battre le coeur de l'artiste dont l'oeuvre est
reconnue belle! Ce n'est pas de la vanité, ce
n'est pas de l'orgueil, ce n'est pas la satisfaction
d'avoir vaincu une difficulté, la joie d'être sorti
d'un péril, ce n'est rien de tout cela, détrompez-
vous, c'est de la passion, c'est une passion par-
tagée, c'est l'enthousiasme pour son oeuvre
multiplié par la somme des enthousiasmes
intelligents qu'elle a excités... L'amour du beau
remplit seul tout entière l'âme du poète; ce qu'il
désire, c'est d'avoir, autour de lui, quand il
chante, un choeur de voix émues pour répondre
à sa voix : plus elles sont belles, savantes et
nombreuses et plus sa vie rayonne et se divinise,
plus il est heureux 1. n Pauvre Berlioz ! H
livrait le secret de ses plus cruelles rancoeurs,
lorsqu'il peignait avec tant de feu les joies du
I. Journal des Débats, 15 décembre 1844.
XXXIV HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL
poète applaudi ; de toute son âme il aspirait
à l'ivresse du triomphe, au délire qui « divi-
nise » la vie; mais un destin avare lui mar-
chandait cette félicité : ce fut son désespoir.
Pauvre David ! la gloire lui avait souri trop tôt.
Ces « aristarques prudents » dont les scrupules
et les réserves indignaient son panégyriste,
n'étaient peut-être pas si mal avisés. Il justifia
leur prudence, et Berlioz lui-même écrivit sur
Herculanum un article d'une sévérité mitigée où
le dépit d'avoir été mauvais prophète se mêlait à
la crainte que tout le monde n'eût pas perdu le
souvenir des solennels enthousiasmes de na-
guère.
Quant à Gounod, le feuilleton de Berlioz sur
Sapho contient de sévères admonestations mais
aussi de grands éloges. Il mérite d'étre relu.
C'est un de ceux où Berlioz a exprimé sa
pensée, toute sa pensée, avec le plus de fran-
chise et de liberté. Après avoir vanté le poème
d'Émile Augier comme un « magnifique texte
pour la musique », il ajoute que Gounod l'a
très bien traité dans certaines parties. Mais
crautres passages de l'oeuvre l'ont révolté : « Je
trouve cela, dit-il, hideux, insupportable, hor-
rible. » Et s'adressant au musicien : « Non, mon
cher Gounod, l'expression fidèle des sentiments
HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL XXXV
et des passions n'est pas exclusive de la forme
musicale... Avant tout il faut qu'un musicien
fasse de la musique. Et ces interjections conti-
nuelles de l'orchestre et des voix dans les scènes
dont je parle, ces cris de femmes sur des notes
aigues, arrivant au coeur comme des coups de
couteau, ce désordre pénible, ce hachis de mo-
dulations et d'accords, ne sont ni du chant, ni du
récitatif, ni de l'harmonie rythmée, ni de l'ins-
trumentation, ni de l'expression. Il arrive dans
certains cas au compositeur d'être obligé par son
sujet à des espèces de préludes dans lesquels se
montrent à demi les idées qu'il se propose de
développer immédiatement après; mais il faut
qu'enfin il les développe, ces idées, il faut que
l'espoir de voir le morceau de musique com-
mencer et finir ne soit pas continuellement
déçu 1... » Après cette vive mercuriale, il met
en lumière toutes les beautés de la partition,
surtout la dernière scène, dont il dira quel-
ques mois plus tard, en rendant compte d'une
reprise de Sapho :
« L'art est si complet qu'il disparaît. On ne
songe plus qu'à la sublimité de l'expression
générale sans tenir compte des n- )yens employés
I. Journal des Mat; 22 avril. MI
XXXVI HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL
par Fauteur. C'est beaul... mais très beau, mira-
culeusement beau I i »
J'ai déjà cité les vivants dialogues par lesquels
débute le feuilleton sur Faust. Quand, dans le
même article, Berlioz prend ensuite la parole
pour son compte, il s'efforce d'être équitable ;
mais le coeur n'y est pas. Comment ne serait-il
pas blessé des inventions saugrenues des li-
brettistes? comment, surtout, pourrait-il écarter
de sa pensée le triste destin de sa Damnation?
A son avis la partition de Gounod a « de fort
belles parties et de fort médiocres 2 ». Il loue
de son mieux les premières. Quant aux secondes,
il use d'ingénieuses prétéritions : « Je ne puis
me rappeler la forme ni l'accent du petit mor-
ceau chanté par Siébel cueillant des fleurs dans
le jardin de Marguerite. » Quatre heures de
musique l'ont tellement fatigué qu'il a gardé
seulement un « souvenir confus » du trio final 3.
Avant que Berlioz renonçât à la critique musi-
cale, deux jeunes compositeurs français dont les
noms furent depuis glorieux, Georges Bizet et
Ernest Reyer, avaient fait représenter à Paris leurs
premiers ouvrages. Berlioz leur rendit justice.
1. Journal des Débats, 7 lanvier 1852.
2. Lettre à Humbert Ferrand, 28 avril 1859. 3. Journal des Débats, 26 mars 1E69.
HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL XXXV11
Ce fut l'auteur de la Statue qui occupa dans les
Débats la place abandonnée par l'auteur des
Troyens. 11 continua la glorieuse tradition de son
maitre. A son tour, pendant plus de trente
années, il prodigua dans d'innombrables articles
les fantaisies, les malices, les ironies de son
esprit alerte et mordant, les boutades de son
humeur indépendante, et les jugements de son
goût libre, sûr et délicat.
La suite des feuilletons de Berlioz forme donc
une histoire complète de la musique à Paris de
1835 à 1863. On n'y relève qu'une grave omission :
Berlioz n'a point prononcé le nom de César
Franck. Mais il faut observer que la seule œuvre
de Franck exécutée pendant ce laps de temps fut
Ruth et Booz et qu'alors tri janvier 18-46, Berlioz
voyageait en Autriche. Ce fut Delécluze qui rendit
compte de ce concert dans les Débats 1; il loua
le nouvel oratorio et fit écho à l'enthousiasme du
public, car la première oeuvre de César Franck
remporta un éclatant succès.