Napoléon sur sa musique

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digne de lui, à faire sentir à Cherubini l'antipathie qu'il ressentait pour sa personne et pour ses ouvrages. On a donné pour motif à cet éloignement quelques réparties fort rudes de Cherubini à des observations assez mal fondées de Napoléon sur sa musique; on prétend que le compositeur aurait dit un jour au Premier Consul, avec une vivacité, fort concevable du reste en pareille occasion : « Citoyen consul, mêlez-vous de gagner des batailles, et laissez-moi faire mon métier auquel vous n'entendez rien ! » Une autre fois, comme Napoléon lui avouait sa prédilection pour la musique monotone, c'est-à-dire pour celle qui le berçait doucement, Cherubini aurait répliqué, avec plus de finesse que d'humeur cependant : « J'entends, vous aimez la musique qui ne vous empêche pas de songer aux affaires d'État! » Ces réparties, on le verra plus loin, sont bien dans le caractère et la tournure ,d'esprit de Cherubini ; toujours est-il certain que Napoléon chercha constamment à blesser son amour-propre en exaltant sans mesure en sa présence Paisiello et Zingarelli, toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion, en le laissant à l'écart comme un homme médiocre, et en s'obstinant à prononcer son nom à la française, pour faire entendre par là qu'il ne le trouvait pas digne de porter un nom italien.
Ce fut en 1805 seulement que Napoléon, après la victoire (l'Austerlitz, ayant su que Cherubini
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était à Vienne, occupé à écrire son opéra Faniska, le fit venir et lui témoigna assez de bienveillance pour ne plus prononcer sou nom à la française. Il le ch2rgea même d'organiser ses concerts particuliers, et ne manqua pas, lorsqu'ils eurent lieu, d'en critiquer l'ordonnance et d'exiger de Cherubini (_'s choses les plus ridicules. Ainsi il voulut que l'air du père de la Nina de Paisiello (air de basse) fût chanté par le castrat Crescentini ; Cherubini lui faisant observer que le povero ne pourrait le chanter qu'à l'octave supérieure : cr Eh bien, qu'il le chante, dit Napoléon, je ne tiens pas à une octave! » Et ce fut vraiment bien heureux, car si le grand homme avait tenu â une octane, et s'il eût exigé que le chanteur prit une voix grave, malgré toute n bonne volonté, il eût été impossible à celui-ci d. j- parvenir.
Napoléon eut encore à Vienne avec Cherubini l'éternelle discussion, tant de fois commencée à Paris avec Paisiello et avec Lesueur, sur les nuances de l'orchestre. Le géant des batailles, le virtuose du canon, n'aimait pas que les instruments de musique se permissent d'élever la voix ; les forte, les tutti éclatants l'impatientaient. Il prétendait alors que l'orchestre jouait trop haut, et quand il avait fait comprendre à ses malheureux maîtres de chapelle qu'il entendait par ces mots, jouer trop fort, ils devaient nécessairement ne plus tenir compte des intentions du compositeul ,
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ni du sens de l'oeuvre, et ordonner aux exécutants
d'éteindre le son jusqu'au pianissimo. La musique
alors berçait le grand homme, et il pouvait rêver
aux affaires d'État. Napoléon aurait dù se con-
tenter pour choeur et pour orchestre d'une harpe
éolienne. Certes, rien ne ressemble moins aux
soupirs harmonieux de cet instrument que l'or-
chestre de Cherubini; mais le goût exclusif de
l'Empereur pour la musique douce, calme et
rêveuse, a peut-être contribué, en dirigeant l'es-
prit du compositeur sur ce point de son art, à lui
faire trouver cette forme curieuse de decrescendo
dont il a laissé de si admirables modèles dans
quelques-unes de ses compositions religieuses.
Personne avant Cherubini et personne après lui
n'a possédé à ce point la science du clair obscur,
de la demi-teinte, de la dégradation progressive
du son; appliquée à certaines parties essentiel-
lement mélodieuses de ses messes, elle lui a fait
Foduire de véritables merveilles d'expression
religieuse et découvrir des finesses exquises d'ins-
trumentation.
A son retour de Vienne, Cherubini fut atteint
d'une maladie nerveuse qui donna les plus sé-
rieuses inquiétudes à sa famille, et qui lui rendit
tout travail musical impossible La composition
lui étant absolument interdite, il se prit, dans sa
profonde mélancolie, d'un vif amour pour les
fleurs ; il étudia la botanique, ne songea plus
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qu'à herboriser, à former des herbiers, à étudier
Linné, de Jussieu et Tournefort. Cette passion
sembla même survivre à la maladie qui l'avait fait
naître, et lorsque, entièrement rétabli, fixé chez le
prince de Chimay, il aurait dû reprendre ses tra-
vaux trop longtemps interrompus, ce ne fut que
pour céder aux vives instances de ses hôtes qu'il
se décida à écrire une messe. 11 produisit alors et
presque à contre-coeur sa fameuse messe solen-
nelle à trois voix, l'un des chefs-d'oeuvre du genre.
Revenu à Paris, plein de santé et de confiance
dans /a force et la verdeur de son génie, il écrivit
Pimmalione pour le Théâtre-Italien, le Crescendo
pour l'Opéra-Comique, et les Abencérages pour
l'Opéra. Je ne connais rien des deux premiers
ouvrages, mais nous avons entendu au Conser-
vatoire divers fragments du troisième qui don-
nent une grande idée de son mérite. L'air surtout,
si souvent chanté par Ponchard : Suspendez d ces
murs me armes, ma bannière, est évidemment une
des plus belles choses dont la musique drama-
tique ait eu à s'enorgueillir depuis Gluck. Rien
de plus vrai, de plus profondément senti, de plus
noble et de plus touchant à ht fois. On ne sait ce
qu'on doit admirer le plus du récitatif si plein
d'accablement, de la mélodie si désolée et si
tendre de l'andante ou de l'allegro final, où la
douleur se ravivant arrache des cris d'angoisse
au malheureux amant de Zoraïde.
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Cherubini, en société avec trois autres compo-
siteurs, improvisa, pour ainsi dire, deux opéras
de circonstance, l'Oriflamme et Bayard à Mézières.
Un seul morceau de l'Oriflamme nous est connu :
c'est un choeur conçu dans son système de decres-
cendo dont nous avons parlé tout à-l'heure ; on
l'exécutait, il y a huit ou dix ans, assez souvent
dans les concerts du Conservatoire, et il n'a
jamais manqué d'y produire l'impression la plus
vive par son exquise douceur et sa complète
originalité. En présence des effets vraiment déli-
cieux que Cherubini a su tirer des voix et de
l'orchestre dans la nuance du pianissimo, de la
distinction du style mélodique, de la finesse d'or-
chestration qui ne l'abandonnent jamais alors,
de la grAce avec laquelle s'enchaînent ses harmo-
nies et ses modulations, il est permis de regretter
qu'il ait beaucoup plus écrit dans la nuance
contraire. Ses morceaux énergiques ne brillent
pas toujours par les qualités qui devraient leur
être propres; l'orchestre y fait quelquefois, même
dans ses messes, des mouvements brusques et
durs qui conviennent peu au style religieux.
La Restauration amena pour Cherubini une
tardive justice; les Bourbons prirent à coeur de
lui faire oublier les rigueurs de Napoléon, et lui
donnèrent la survivance de Martini à la surin-
tendance de la musique du Roi. Au retour de
Pile d'Elbe, l'Empereur cependant crut devoir le
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nommer chevalier de la Légion d'honneur. En
outre, à la même époque, le nombre des membres
de l'Académie des Beaux-Arts ayant été augmenté,
Cherubini entra à l'Institut. A la mort de Martini,
il lui succéda, en partageant avec Lesueur la
place de surintendant de la musique du Roi. Dès
lors, Cherubini se livra presque exclusivement aux
compositions sacrées. Il écrivit pour la chapelle
de Louis XVIII et pour celle de Charles X un
nombre considérable de prières, psaumes, motets
et messes, dont les deux principales sont connues
et admirées de tous les musiciens de l'Europe; je
veux parler de la messe du Sacre de Charles X et
du premier Requiem à qu...tre voix. On rencontre,
il est vrai, dans la messe du Sacre, plusieurs
passages dont le style, empreint du défaut que je
signalais tout à l'heure, a plus de violence que
de vigueur, et partant peu d'accent religieux;
mais tant d'autres sont irréprochaLles, et d'ail-
leurs, la Marche de la Communion qui s'y trouve,
est une inspiration de telle nature, qu'elle doit
faire oublier quelques taches et immortaliser
l'oeuvre à laquelle elle apri.artient.
Voilà l'expression mystique dans toute sa pureté,
la contemplation, l'extase catholiques! Si Gluck,
avec son chant instrumental aux contours arrêtés,
empreint d'une sorte de passion triste, mais non
rêveuse, a trouvé dans la marche d'Alceste, l'idéal
du style religieux antique, Cherubini, par sa
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mélodie, également instrumentale, vague, voilée,
insaisissable, a su atteindre aux plus mystérieuses
profondeurs de la méditation chrétienne. La
marche de Gluck, passionnée dans sa gravité
même, et laissant par intervalles échapper les ac-
cents de reproche d'un coeur souffrant, mal résigné
aux volontés des dieux, trouble l'auditeur et lui
arrache des larmes ardentes; elle porte le carac-
tère d'une religion poétique, mais sensuelle. Le
morceau de Cherubini ne respire que l'amour
divin, la foi sans nuages, le calme, la sérénité
infinie d'une âme en présence de son créateur;
aucune terrestre rumeur n'en altère la céleste
quiétude, et s'il amène des pleurs dans les yeux
de celui qui l'écoute, ils coulent si doucement, et
la rêverie qu'il produit est si profonde, que l'au-
diteur de ce chant4séraphique, emporté par delà
les idées d'art et le souvenir du monde réel,
ignore sa propre émotion. Si jamais le mot subliMe a été d'une, application juste et vraie, c'est à propos
de la Marche de la Communion de Cherubini.
Le Requiem, dans son ensemble, est, selon moi,
le chef - d'oeuvre de son auteur; aucune autre
composition de ce grand maître ne peut soutenir
la comparaison avec celle-là, pour l'abondance
des idées, l'ampleur des formes, la hauteur sou-
tenue du style, et, n'était la fugue violente sur ce
lambeau de phrase dépourvu de sens : quam
Abrahoz promisisti, il faudrait dire aussi, pour
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la constante vérité d'expression. L'Agnus en
decrescendo dépasse tout ce qu'on a tenté en ce
genre; c'est l'affaiblissement graduel de l'être
soutirant, on le voit s'éteindre et mourir, on l'en-
tend expirer. Le travail de cette partition a d'ail-
leurs un prix inestimable; le tissu vocal en est
serré mais clair, l'instrumentation colorée, puis-
sante, mais toujours digne (le son objet. Inutile
d'ajouter que ce Requiem est fort supérieur au
dernier, que Cherubini composa, il y a trois ans,
pour ses propres funérailles, et qu'on a, d'après
sa dernière volonté, exécuté à Saint-Roch ce
matin. Le plan général de celui-ci est bien moins
vaste; le souffle de l'inspiration s'y fait plus
rarement sentir ; cette sorte de brusquerie, ou de
tendance à la colère, qui se manifeste trop sou-
vent dans quelques-unes des productions de Che-
rubini, est ici plus sensible, et les idées ne sont
pas toujours dune extrême distinction. Il contient
cependant des morceaux entiers et de longue
haleine de la plus grande beauté; entre autres, le
Lacrerosa.




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