Déménagement piano
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elles mûrissent avec lui, au long de son oeuvre ; mais aussi s'arrêtent-elles un jour de donner des fruits, le laissant se répéter d'une partition à l'autre. La Sonatine et les Marines sont des chefs-d'oeuvre, la Grande Suite contient des pages admirables. Mais à partir des années cinquante, à moins que n'intervienne le coup de baguette d'un titre, d'un programme, cet Absil-là tourne un peu en rond, et sa musique grisonne avec lui.
L'autre Absil s'adresse aux jeunes, ou aux amateurs ; et cela va de la Deuxième Sonatine (1939) aux petites études de Poésie et vélocité (1972). Il peut avoir des hauts et des bas ; mais il n'est jamais à court d'idées, parce qu'adoptant une syntaxe accessible au plus large public, il ne se borne plus aux limites de ce qu'il pense être « son » langage. Qui croirait du même auteur, et de la même année 1959, la Passacaille et les Danses bulgares ? Celle-là aligne les mêmes mornes accords à longueur de page ; celles-ci ont trouvé à se renouveler par le biais du folklore, une des passions d'Absil, un autre de ses stimulants. Mais disons aussi que la première de ces oeuvres est un morceau de haute technique, imposé à l'un des concours les plus prestigieux du monde, — et que la seconde n'a besoin, pour bien sonner, que de doigts médiocres, et de coeurs aimants...
SONATINES, SUITES ET RECUEILS Trois Impromptus (op. 10)
COMP 1932. PUB 1938 (Schott frères). DÉD au pianiste Robert Vantomme.
Absil les aurait écrits pour apprendre la polyrythmie à sa seconde épouse. Ils me semblent pouvoir servir, bien mieux, à initier aux arcanes de la polymodalité. Voyez le début du premier (vif), où des triolets fantasques volettent en lignes brisées au-dessus des croches régulières de la basse. On est en ut, bien sûr ; mais alors que la main droite minorise tierce et sixte, la main gauche opte pour la tierce majeure, et s'octroie le si 6 mixolydien ; conflit indolore, qui n'a pas besoin de se résoudre (même le dernier accord n'y tient pas), et nous vaut des frottements délicieux. La pièce est menée avec une exemplaire sûreté de trait ; on reconnaît, au passage, une autre gourmandise absilienne, qu'on pourrait appeler l'accord parfait diminué, do #-mi-sol-do # (mes. 34-38).
La répétition des figures, dans le deuxième (modéré), tourne à l'obsession (dessin descendant de la droite, ascendant de la gauche), et l'inquiétude sourd, alimentée par ce rythme heurté de onze doubles croches par mesure (distribuées 4+4+3). La reprise du thème initial, enrichie d'accords, est fort belle.
Mesure à onze doubles croches également dans le troisième morceau (vif/allegretto), mais réparties cette fois 5+6 ou 6+5, cette variante permettant des jeux rythmiques d'autant plus séduisants qu'ils tiennent au fil d'une seule et brévissime note : l'impression la plus nette est celle d'un accompagnement de quintolets tournoyants, qui tâchent de rattraper un thème à 6/8. Tonalement, la mélodie oscille (il s'en faut toujours d'un cheveu) entre ré majeur et mi bémol mineur, l'accord final scellant une façon de compromis.
Sonatine (op. 27)
COMP 1937. PUB 1938 (Schott frères). DÉD à Joseph Dopp.
Une oeuvre d'un agrément immédiat, qui servira de sésame à quiconque veut pénétrer dans l'univers sonore d'Absil ; notamment l' allegretto initial, où l'on s'émerveillera que de superpositions bitonales, et même de segments atonaux, puisse naître une musique si harmonieuse. C'est qu'Absil ne maltraite jamais la ligne, et n'a pas le culte de tant d'autres pour le brisé, le heurté, le discontinu ; il évite dans ses mélodies les dessins en dents de scib, au profit des notes conjointes, naturellement chantantes et génératrices du sentiment tonal. De plus, il a compris d'emblée le rôle tout-puissant de la redite ; bis repetita placent, l'adage ne se trompe guère ; répétez, et vous persuadez ; mieux encore, vous rassurez. Ce que l'oreille entend deux ou trois fois, elle le communique en nous au sensible autant qu'au raisonnable. Une phrase, un motif, un accord réitéré est une boussole. Nous ne saurions nommer à chaque ligne les parages tonaux où nous nous trouvons ; mais nous sentons que nous n'allons pas à la dérive. On pourrait, après avoir écouté ce début de sonatine, aussi frais et pastoral que les meilleures inspirations du jeune Milhaud (par exemple les six pièces intitulées Printemps), s'amuser à relever ces répétitions, nombreuses, qui donnent force d'évidence à des harmonies recherchées et hardies.
Le deuxième mouvement est une Humoresque, dans le style d'une improvisation, qui alterne des cadences de trilles et d'arpèges (molto rubato) et un thème qui se prélasse mollement sur le rythme obstiné d'un accompagnement chromatique (a tempo moderato). Une Toccata, en guise de finale (en fa dièse mineur, vif), propose ses joyeux martellements de quartes et de quintes.
Trois Pièces pour la main droite seule (op. 32)
COMP 1938. PUB 1961 (Eschig).
Peu convaincantes. D'une part, Absil n'est pas à son aise dans ce style rhapsodique qui, aussi bien dans la pièce Héroïque que dans la Tendre ou dans la Gaie, délaisse la mélodie continue, au profit d'un jaillissement de figures, transportées d'une octave à l'autre. D'autre part, la gageure de cette main droite seule n'est pas réussie. Ce que de tels morceaux doivent s'efforcer d'obtenir, avec le concours important de la pédale, c'est l'illusion de deux mains. On truque peut-être mieux, d'ailleurs, avec la main
gauche, qui, après avoir posé les basses sans effort, n'a pas besoin de monter bien haut pour chanter un thème, presque naturellement (voyez le Prélude et Nocturne op. 9 de Scriabine). Mais une droite forcée de faire la basse devient maladroite, et plus gauche que la gauche ; elle travaille contre nature, obligeant le pianiste à d'incessantes contorsions, pour aller loin dans le grave, sans quoi le tour n'est pas joué. Il ne l'est guère dans les pièces d'Absil, qui restent manchotes ; on entend des déplacements successifs, on suit la main dans ses voltiges acrobatiques ; c'est une main solitaire, et qui n'en peut mais.
Marines (op. 36)
COMP 1939. PUB 1953 (Schott frères). DÉD à Philippe de Clerck.
Un des cahiers les plus séduisants d'Absil, et parmi les meilleurs qu'ait inspirés à un musicien l'innombrable fascination de la mer, ses jeux de vagues, ses nappes d'ombre et de lumière, ses alternances de calme et de violence, ses rivages changeants. D'une palette moins colorée, d'un souffle moins puissant, d'un pianisme moins éblouissant que les trois mouvements du Chant de la mer de Samazeuilh, ces trois pièces, joliment virtuoses, ont l'avantage de la brièveté.
La première (allegretto) est toute miroitements et reflets moirés. La mer paisible scintille au soleil d'été. Surgi d'une pédale tonique de fa dièse, un thème de quartes se balance au gré du rythme à 6/8 ; quartes aussi dans les accords brisés de l'accompagnement ; quartes et tons entiers dans ces petites vagues de triolets arpégés qui s'essorent vers l'aigu et retombent en gouttelettes ; quartes dans le second thème, au dessin dactylique, qui s'anime et s'enfle jusqu'aufff, dans la mousse des glissandos.
La trouvaille de l'admirable deuxième pièce (en si bémol mineur, andantino), c'est ce rythme nonchalant (à 7/16, avec un triolet sur les troisième et quatrième doubles croches), dont se berce et s'engourdit la rêverie, comme en une barcarolle très lasse et mélancolique. En contraste, la section centrale fait entendre un petit appel réitéré, sur sept notes, dans des tons clairs et sereins. Auprès des accords de quartes, gourmandise habituelle d'Absil, quelques accords parfaits enchaînés viennent nous rappeler, comme les tons entiers de la pièce précédente, que Debussy n'est jamais loin, celui que Jankélévitch appelle « le musicien des eaux dormantes et croupissantes ».
La troisième pièce (vivo) est pleine de remous et d'écume bouillonnante. Du dessin chaotique initial, qui s'élève et s'écroule sur quatre octaves, sort un thème de trois notes, aussitôt multiplié par la houle montante des triolets. Les mains alternent en giboulées sur toute l'étendue du clavier. L'étonnant passage central superpose deux moutonnements chromatiques, dont l'un tout effrangé de secondes, en menaçants murmures, et fait soudain vibrer d'un registre à l'autre, en écho, ses accords de quinte augmentée. Avec ses ressacs et ses coups de vent, la mer ici ne dispense plus le rêve, mais l'effroi. Les dernières mesures, retrouvant le ton de fa dièse et jusqu'aux basses initiales de la première pièce, referment idéalement ce petit cycle maritime.
(Sous-titres proposés par Absil : « Chant de marins », « Mer calme au soleil », « Mer agitée puis déchaînée ».)
Deuxième Sonatine (Suite pastorale) (op. 37)
COMP 1939. PUB 1939 (Cnudde).
Destinée aux jeunes pianistes, c'est au fond la première enfantine d'Absil, qui en écrira un assez grand nombre (voir les Bagatelles, et plus tard les recueils Du rythme à l'expression et Poésie et vélocité). On goûtera cette petite partition où l'auteur ne s'est pas cru tenu, sous prétexte qu'il s'adkssait à des enfants, de prendre un ton de niaiserie. Surtout il ne les prive pas de ses trouvailles de langage ; il se contente d'en atténuer la hardiesse et les adapte à cette écriture épurée à deux ou trois voix.
Le premier mouvement (allegro cantabile) s'intitule À l'aube. L'enfant est-il mal réveillé ? car le voilà qui dans cette tonalité de la mineur laisse parfois glisser un do #, tierce majeure ; mais le jour se lève, tout le printemps embaumé entre par la fenêtre, et ces motifs sont en effet « allègres et chantants », au pas égal des croches.
Plaines et bois : le mouvement lent est une promenade (en fa majeur, andante con moto), et son rythme celui d'une sicilienne ; au passage, on entend un appel de cors ; et la main gauche croise la droite pour jeter au loin la tierce mélancolique du coucou.
Pour finale, une Ronde champêtre (en la majeur, allegro giocoso), menée bon train par l'ostinato de la droite, un dessin brisé de quartes, au- dessus du thème crié à tue-tête, avec dans le fond un bourdon de dominante (mi-si) ; on notera, au milieu du morceau, un passage à la fois birythmique et bitonal, d'une réjouissante verdeur.
Bagatelles (op. 61)
COMP 1944. PUB 1951 (Schott frères).
Cinq pièces, une récréation enfantine, dans l'ombre de la Grande Suite contemporaine, réservée celle-ci aux virtuoses chevronnés. Le cahier comporte une Pastourelle (en si bémol majeur, allegretto), volontiers charmeuse, avec son rythme pointé de sicilienne ; une Musette (en ré mineur, andantino), plaintive, fleurie de mordants, sur sa tonique obstinée ; une paisible Berceuse (en si bémol majeur, andantino) ; une Gavotte (en sol mineur, moderato), parfumée du mode dorien (avec la sixte majeure mi ; et une Toccata (en si bémol majeur, vivo), efficace mais point périlleuse, qui permettra au meilleur de la classe de briller à peu de frais.
Grande Suite (op. 62)
COMP 1944. PUB 1953 (Schott frères). DÉD au pianiste André Dumortier.
Quatre pièces. Plus que les deux pièces rapides, — un Scherzetto tour- noyant, de couleur sombre (n° 2, vivo), une Toccata dont les martellements serrés et les bribes modales évoquent la guitare (no 4, vivo), — on retiendra les deux pièces lentes : un Prélude enrobé d'arpèges de barcarolle (n° 1, andantino), et qui, si loin qu'il aille vers les bords atonaux, ne laisse pas de respirer un charme véritablement fauréen ; et surtout le Nocturne (n° 3, misterioso), aux arpèges souplement onduleux (à 5/8), aux longues pédales, aux caressantes arabesques chromatiques, et qui hésite sans cesse entre majeur et mineur (ton de sol).
Hommage à Schumann (op. 67)
COMP 1946. PUB 1953 (Schott frères).
Une autre suite ; mais ces trois morceaux de moyenne force (et de diffi- culté croissante) ne répondent qu'imparfaitement à leur titre : le seul qui se rattache à Schumann, c'est le premier, une Marche (en mi bémol majeur, moderato), fanfaronne et réjouie, dans l'esprit de certains numéros de l'Album pour la jeunesse. En se forçant un peu, on pourrait voir dans la métrique équivoque de l'Impromptu suivant (en ut mineur, allegretto) un souvenir de certaines birythmies schumanniennes, celle par exemple qui fait l'attrait de Des Abends dans les Fantasiestücke ; quelque chose aussi de doux et de frissonnant, dans les phrases mélodiques, évoque le compositeur romantique. Le Mouvement perpétuel conclusif (en mi bémol majeur, vivo) ne doit à personne sa bonne humeur, son rouage bien huilé de doubles croches, que les déplacements d'accents n'arrivent pas à freiner.
Esquisses sur les sept péchés capitaux (op. 83)
COMP 1954. PUB 1967 (Cebedem).
Sept pièces, pour accéder à la demande du mime Jacwalther. Absil signe ici une de ses partitions les plus attrayantes, agréable autant de jeu que d'écoute, apparentée par son humour (et même quelques-uns de ses tours mélodiques et harmoniques) à la veine des préludes « anglais » de Debussy. Ce dernier eût presque pu signer la première pièce, L 'Orgueil (en fa majeur, marziale), menée, comme il se doit, au pas fiérot d'une marche, dont de rapides triolets bousculent vainement la pompe ; ou la sixième, La Gourmandise, scherzo vrillé de secondes répétées (alla bur- lesca), où des accords parfaits sur les touches blanches descendent à la rencontre d'octaves brisées sur les touches noires ; mais aussi la troi- sième, La Paresse, dont les croches à 12/8 s'étirent languissamment (andante), parfois par trois, parfois par deux (duolets), sous de vaporeux agrégats où mollit l'octave diminuée.
Dans le deuxième morceau, L'Envie, rampent des lignes chromatiques, geignardes, maugréantes (allegro moderato). Le quatrième, L'Avarice (en ré mineur, moderato), est pingrement bâti de la seule « série » de douze sons énoncée au départ par la gauche, obstinément reprise sous toutes les formes, augmentée, diminuée, condensée en accords, en total chromatique. Après ces pages volontairement grises, la valse (leggiero) de la Luxure prend des couleurs de pastel et se veut enjôleuse, tout en étant fuyante (accord final évasif, de quartes empilées dans l'aigu). Enfin la septième pièce (vivo) ne fait pas mentir son titre, La Colère, avec ses traits de toccata, ses accents véhéments, ses octaves, ses glissandos.
Échecs (op. 96)
COMP 1957. PtJB 1966 (Cebedem).
Une suite de six pièces, plaisante, variée, et de belle facture pianistique. Elle s'ouvre, comme il se doit, avec Le Roi, une marche bouffonne (moderato), aux staccatos étriqués, qui moque gentiment sa vulnérable majesté ; se poursuit avec La Reine (andante), dont le thème mélanco- lique s'accole à un accompagnement brisé qui descend et monte avec lui ; puis nous décrit burlesquement Le Fou (andantino), toujours dans l'esprit des préludes les plus facétieux de Debussy, avec de petites glissades chro- matiques, des accords répétés, de brusques oppositions de nuances ; plus sérieusement La Tour, dans le style d'un grave choral (très lent) continue avec Les Pions (andantino), leurs notes piquées, leurs appogia- tures comme autant de chiquenaudes ; et conclut avec Les Cavaliers, lancés au galop du rythme à 6/8 (molto vivo), qu'un appel de trompes, à 2/4, vient parfois contrarier.
Danses bulgares (op. 102)
COMP 1959. PUB 1961 (Lemoine).
Il faut compter dans la musique d'Absil, à partir des années quarante, avec une bonne part d'inspiration folklorique. Le folklore roumain, en particulier, lui a fourni nombre d'oeuvres, depuis le coup de foudre, en 1943, des Chants du mort, que lui montra un élève, et qu'il mit en musique, dans une cantate (op. 55), aussitôt suivie d'une Rhapsodie rou- maine op. 56 pour violon et piano, jusqu'aux Colindas op. 87 (chants de Noël) et à la Suite pour quatuor de saxophones op. 90 qu'il rapporta de son voyage de 1955 en Roumanie. Le folklore bulgare n'est pas en reste, dans ces Danses pianistiques, que prolongera à l'orchestre la Rhapsodie bulgare op. 104.
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