Bien jouer du piano

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de framboise, ce dandy jette au piano les feux d'une Valse-Caprice, de deux Mazurkas, d'une espiègle toccata qu'il baptise Lutins. Il se laissait aller à une pente délicieuse, celle qu'on voit à la même époque chez Reynaldo Hahn. Un jour, pourtant, brisant les fenêtres du salon bourgeois, l'air du large s'engouffre dans sa musique ; et peut-être que Chanson de mer, sur des vers de Sully Prudhomme, présageait cette inspiration ; mais c'est dans Sillages qu'Aubert se réveille, prend mesure de lui-même et de son âme immense. La partition, lentement élaborée, comme toutes les œuvres chez lui qui comptent, atteste, dans une écriture pianistique éblouissante, l'imagination colorée, le trait vigoureux, le langage âpre, le sentiment profond dont il est capable. Désormais ce descendant de corsaires malouins ne laissera pas de céder, avec volupté, à l'invitation au voyage (les contes de fées de La Forêt bleue ne l'ont-ils pas déjà conduit en pays étranger ?). À d'autres les intérieurs cossus et l'ennuyeux quotidien ! Il offre à la voix une Nuit mauresque (1911), des Poèmes arabes (1915-1917), un souvenir De Ceylan (1920), une évocation du Pays sans nom (1926), des Chants hébraïques (1930) ; à l'orchestre une Habanera (1917-1918). Et la mer, tard dans sa vie, qu'il a encore chantée dans Aigues marines et dans la Berceuse du marin, revient baigner son Tombeau de Chateaubriand (1948).
Au piano, hélas, il ne donnera plus rien, à l'exception d'un émouvant hommage à Fauré, en 1922. L'instrument n'a-t-il réellement fleuri pour lui « qu'un seul jour », comme la fleur séculaire du sonnet de Heredia ? Ou s'émut-il, ayant écrit ce qu'à bon droit il pouvait considérer comme un joyau du piano français, de ne l'entendre jouer qu'occasionnellement, dans l'ombre encombrante des triptyques de Ravel et de Debussy, des Estampes, des Images, de Gaspard de la nuit ?
Romance (op. 2)
CoMP 1897. PUB 1897 (Durand). DÉD à Mme Cabanette.
Un morceau de salon, dans le style composite d'un musicien en formation. Il y a dans ces trois pages (en la bémol majeur, andante), d'ailleurs finement rédigées et pleines de charme, pêle-mêle du Franck, du Massenet, du Wagner, et beaucoup de Debussy, via les Russes, comme le montrent les belles et rêveuses pédales, et les harmonies de neuvième.
Trois Esquisses (op. 7)
coMP 1900. PUB 1901 (Durand). DÉD à son maître Albert Lavignac.
Destinées aux épreuves de lecture du Conservatoire. On peut sacrifier la deuxième, un assez fade Nocturne (en ut dièse mineur, très lent). Le Prélude initial (en la bémol majeur, modéré), aux arpèges tressés d'harmonies fauréennes, sert par ailleurs d'accompagnement à la mélodie Chanson de mer. Adorable Valse finale (en la majeur, animé), avec son

début hésitant, et dans son milieu ce chant expressif du ténor, sous l'osti- nato léger et tournoyant de la droite.
Valse-Caprice (op. 10)
COMP 1902. PUB 1902 (Durand). DÉD au pianiste Lucien Wurmser.
Fauréenne, encore qu'Aubert ne joue point à rivaliser avec la virtuosité à tire-d'aile des Valses-Caprices de son maître ; ce qu'il propose, dans ces pages joliment frivoles (en la majeur), c'est moins l'exubérance d'une vraie danse que le frémissement éphémère d'un songe : « rêvant », cette indication de la mes. 41 vaut pour l'ensemble. Aussi ne doit-on pas se faire les doigts sur ces gammes et ces arpèges toujours expressifs, mais veiller au chant, celui par exemple qui vient contrarier par son 2/4 le rythme à trois temps de la basse.
Lutins (op. 11)
COMP 1903. PUB 1903 (Durand). DÉD au pianiste Louis Diérner.
Ces pages bruissantes (en la majeur, très vif) ont les séductions à la fois du deuxième Fauré et du premier Debussy. Toccata, non point masculine, comme celles de Czerny, de Schumann, de Ravel ou de Prokofiev, où prédominent doubles notes et jeu du poignet, mais féminine, comme celles de Debussy ou de Poulenc, perlée de gammes, frémissante d'ac- cords brisés. Pour intermède, de lents accords changeants, par-dessus lesquels, « de très loin », tinte obstinément l'appel de trois notes (ré, si, la), trois gouttes de cristal dans la nuit sibylline. Puis le mouvement repart et les doubles croches véloces rient à nouveau et cabriolent sous la lune.
Deux Pièces en forme de mazurka (op. 12)
COMP 1907. PUB 1907 (Durand). DÉD à Mme Robert Catteau.
La première (en sol majeur, lent), où s'amorce le thème des fées de La Forêt bleue, est moins une mazurka qu'une espèce de valse très lasse ; intermède chantant, caressé d'arpèges brisés ; à la reprise, entrée de trio- lets, qui scandent d'abord le premier temps, puis festonnent la mesure entière, jusqu'à la coda légère et virevoltante, murmurée dans un « aé- rien » pianissimo. — Dans la deuxième mazurka, prise à très vive allure (animé, la noire à 192), le fantasque premier thème passe son temps à « moduler » : c'est le mot, il s'émancipe dans les altérations modales de cet étrange ton de la, tout parfumé d'aromates. Des appels de cors sur un la obstinément répété mènent à la partie centrale, où un chant d'accords en valeurs longues survole le froufrou d'arpèges de la main gauche. Reprise, et fin en la majeur, vigoureuse et sonore.

Sillages
COMP 1908-1912. PUB 1913 (Durand). DÉD à Jacques Durand. CRÉ par Lucien Wurmser (19 février 1913, concerts Durand, salle Érard).
Le chef-d'oeuvre pianistique d'Aubert. Ces trois images éclatantes, dans la ligne des grands recueils de Debussy et de Ravel, prouvent un sens aigu des possibilités du piano, une oreille délicate, attentive aux nouvelles harmonies, surtout une sensibilité ardente et sombre, qu'un métier impec- cable tâche de discipliner. Elles sont tombées dans un oubli scandaleux dont quelques pianistes courageux tentent de les sortir.
La première, Sur le rivage, moins proche de la ravélienne Barque sur l 'océan (Miroirs) que des Houles de Gabriel Dupont (La Maison dans les dunes), ne peint pas l'attirance du large, mais l'appréhension qu'il inspire, - et pourtant, malgré tout, la nostalgie de « grands départs inassouvis », telle que paraît l'exprimer le premier thème, si doux et si triste, par-dessus les vaguelettes d'arpèges en triples croches que les mains se partagent (en mi mineur, lent). Ce semblant de paix est rompu par l'irruption fou- droyante de triolets d'accords arrachés au clavier Œff ), annonciateurs d'orage. La partie centrale, en effet, est plus turbulente, remue plus de masses sonores, en crescendos successifs, progressions modulantes, rou- lements effarés de la main gauche, et l'agitation culmine à nouveau dans ces triolets, signal impérieux et menaçant. Après un long point d'orgue, on retourne au calme du début, avec le même thème, de plus en plus lent et doux, sur les mêmes arpèges qui, dans une dernière frange d'écume scintillante, viennent mourir sur l'accord de tonique.
« Vulnerant omnes, ultima necat », « elles blessent toutes, et la der- nière tue » : cet adage sur les heures, inscrit sur de nombreux cadrans solaires, Aubert l'a lu sur le clocher d'Urrugne, près de Socorry (Pays basque), et il le place en exergue de la deuxième pièce, Socorry, coeur battant de son triptyque. Début hésitant (en la bémol majeur, très lent), dont les notes tintent à la façon de cloches sourdes, dans le grave et le médium du clavier ; à la 9e mesure s'installe au fond la pédale de tonique ; A la 15e, des cloches plus lointaines encore (ppp) semblent leur répondre, en fa bémol (ou mi : c'est la fameuse modulation de Chopin et de Liszt, où la i/sol # sert de pivot enharmonique) ; tout ce commencement « d'une expression profonde et douloureuse ». Une seconde idée, rompant avec le murmuré et l'immobile (un peu moins lent), fait entendre un rythme plus appuyé, succession de triolets et de croches normales ; il préfigure une habanera, qui s'affirme peu à peu (en mi bémol), et désormais, entre fougue et nonchalance, ne va plus qu'en augmentant, retrouvant pour finir la tonalité initiale de la bémol, où l'accompagnent à la basse de vastes arpèges grondants. Ce tableau d'une vie grouillante, tragique par son paradoxe, poignant par ses violentes couleurs, ses harmonies troubles et hitonales, se fige brusquement sur un point d'orgue. Et la fin est


108 / AURIC
estompée, sur les notes erratiques du début, qui n'évoquent plus, sinistrement, que le glas...
Dans la nuit (en fa dièse majeur, vif et léger) : le morceau ne doit pas seulement son titre à son homonyme des Fantasiestücke de Schumann ; ce sont, transposées du romantisme à notre modernité, les mêmes hallucinations, que traduit un pianisme étincelant, traits alternés, grands arpèges à notes répétées, allers et retours des deux mains en superpositions rythmiques (six ou sept doubles croches contre quatre). Dans ces lueurs fantomatiques palpite soudain, très doucement, le thème de la habanera de Socorry, et plus loin, répercuté d'un registre à l'autre et amplifié, monte le chant initial de Sur le rivage. Fin sonore et virtuose, martelée d'accords et striée de traits rapides comme l'éclair.
Esquisse sur le nom de Fauré
COMP 1922. PUB 1922 (dans la Revue musicale du 1" octobre ; puis Durand).
Deux pages étranges (en si bémol majeur, moderato), à la fois mélancoliques et sereines, détachées de leur propos même : leur style, s'il évoque le dernier Fauré, celui où le charme bergamasque a cédé à l'austérité, à la blanche nudité de l'hiver, a quelque chose de plus abstrait. C'est la dernière oeuvre pour piano seul d'Aubert, sa contribution à l' Hommage à Fauré de la Revue musicale. — Une Feuille d'images, cinq pièces à quatre mains, paraîtra en 1930.
Georges AURIC (1899-1983) Français
Auric, on l'a dit, fut l'enfant terrible du Groupe des Six ; et peut-être le Groupe à lui tout seul. C'était le préféré de Satie, et sans doute de Cocteau, qui lui dédia Le Coq et l'Arlequin, dont les aphorismes lui conviennent à merveille. C'est son art, déjà cristallisé en 1920, qui fonde la petite troupe éphémère ; et quand elle finit par se rompre, et cette esthétique se démoder, lui seul continue longtemps de s'en réclamer. On en connaît les principes : simplicité et clarté de la forme, acuité du trait, banalité et vulgarité concertée de la mélodie en opposition à l'emphase postromantique, sécheresse de l'harmonie en réaction contre le flou impressionniste, impertinence salubre, esprit de la foire et du music-hall. Ce bréviaire est le sien, auquel ses camarades se hâtèrent de tourner le dos, chacun à sa manière.











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