Les grand pianistes du XX eme Siecle
l'indexfournies par plusieurs catalogues'. Pour toute indication précise, le lecteur est invité à se reporter aux tableaux synoptiques inclus dans les annexes.
L'exposé est subdivisé en trois grandes parties, chacune d'elles est consacrée à un type de piano : le piano à queue, le piano carré, le piano vertical. Chaque partie est elle-même scindée en deux sections. La première est consacrée à l'analyse des éléments décoratifs du piano : structure des caisses, aspect des pieds, décoration du clavier, évolution stylistique du meuble parallèlement à celle des arts décoratifs. La seconde section s'attache à décrire l'évolution des différents éléments mécaniques du piano, évolution soumise à des impératifs physiques et acoustiques, visant à améliorer les possibilités de l'instrument au point de vue du timbre, du toucher, des nuances dynamiques, etc.
Si la tâche nous a paru difficile, nous avons pu bénéficier de l'aide de nombreuses personnes. Nous tenons à remercier tout particulièrement Madame Malou Haine, chef de section au Musée instrumental de Bruxelles, professeur à l'Université libre de Bruxelles, qui nous a vivement encouragée à mener à bien ces recherches ainsi que Monsieur Claude Kelecom, facteur de clavecins et de pianoforte et restaurateur des instruments à clavier du Musée instrumental de Bruxelles, pour les nombreuses informations qu'il a hien voulu nous communiquer. Nous tenons aussi à exprimer notre gratitude envers les collectionneurs, les conservateurs et les collaborateurs des musées instrumentaux visités feu Jacques Bernard (Liège), Florence Gétreau (Paris), Rien 11'0.04011m (Amsterdam), Jean Flaury (Paris), Cinthia Hoover (Washington), Miehael Littcham (La 'laye), Pierre Leuridan (Bruxelles), Michel Robin (Paris), Rob Van Acht (La Baye) et Clemens Von Gleich (La Haye).
3 Il s'agit des catalogues des collections suivantes : lldnrlrl Ilnus (l'aile), Victoria and Albert Museum (Londres), Kunsthistorisches Museum (Vienne), Siantliches Institut fie Musikforschung (Berlin), Collection privée de C.F. Colt (Londres).
Première partie
Le piano à queue
C'est en 1698 que Bartolomeo Cristofori, un facteur de clavecins au service du prince Ferdinand de Médicis, conçoit le premier piano de l'histoire. D'abord désigné par les termes d'arpicembalo ou de gravicembalo col piano e forte, l'instrument est appelé, à partir du deuxième quart du xvilie siècle environ, «pianoforte » ou « forte- piano ». Il n'a donc jamais été réellement baptisé, mais nommé d'après l'effet sonore qu'il permettait d'obtenir : un son piano et un son forte. L'apport majeur du piano. forte par rapport au clavecin réside en effet dans ses possibilités de nuances dynamiques, obtenues grâce à la mise au point d'une mécanique dans laquelle les cordes sont frappées par des marteaux et émettent un son dont la puissance sonore est proportionnelle à l'attaque des touches par l'instrumentiste.
Bien que certains musiciens et facteurs se soient enthousiasmés pour les qualités du nouvel instrument, la facture ne va effectivement débuter que dans la seconde moitié du xvine siècle. Le succès sera, dans les années ultérieures, toujours plus croissant et, à la fin du xvine siècle, le pianoforte aura presque totalement supplanté son rival, le clavecin.
Cette première partie, consacrée au piano à queue des origines à 1850 repose sur l'étude de 124 pianoforte répartis géographiquement de la manière suivante : 25 proviennent d'Angleterre (Londres), 61 d'Autriche{, 17 de France2, 20 d'Allemagne3, 1 provient d'Italie (Florence) et 1 de Belgique (Liège). Trois centres géographiques pourront donc être comparés : l'Angleterre, la France, l'Allemagne et l'Autriche.
' Parmi ces 61 instruments, 2 ont été construits à Salzbourg, 57 à Vienne, 2 sont d'origine indéterminée, Tous proviennent de Paris, à l'exception d'un instrument fabriqué à Strasbourg. Signalons que si lu ville de Strasbourg, annexée par Louis XIV, est historiquement une ville française pendant la période envisagée par cette étude, elle est culturellement allemande. Le pianoforte de Johann Heinrich Silhermann sera donc analysé comme faisant partie de la facture allemande.
Parmi ces 20 instruments, 5 proviennent de Saxe (1 de Freiberg, 1 de Dresde, 3 de Leipzig), 7 do Bavière (2 d'Augsbourg, 3 de Munich, 1 de Ratisbonne, 1 d'Erlangen), 2 de Rhénanie-Palatinat (Mayence), 3 du Brandebourg (Berlin), 1 du Wurtemberg (Koenigshofen); 1 instrument est d'origine indéterminée.ÉLÉMENTS DÉCORATIFS
Avant de débuter l'analyse du style des pianos tl queue, une remarque préliminaire s'impose : si la facture des pianos est liée aux arts décoratifs, elle ne reflète toutefois pas une évolution nette d'année en année. Dans la majorité des cas, les pianos à queue sont conçus avec simplicité et rigueur. La forme globale des caisses, répondant avant tout à des impératifs acoustiques, ne subit pas de changement majeur dicté par de nouvelles conceptions esthétiques, du moins jusqu'en 1825. Seuls quelques rares instruments fabriqués, par exemple, pour un membre de la famille royale ou à l'occasion d'une exposition, font l'objet d'une décoration plus recherchée et d'une finition plus soignée.
Néanmoins, certains éléments décoratifs tels que les matériaux de placage des caisses, les motifs décoratifs ou le type de pieds utilisés se révèlent être de précieux indices de datation. Ces paramètres doivent, bien sûr, être considérés avec prudence en tenant compte du fait que les instruments peuvent avoir subi des transformations lors d'une restauration. Certains éléments décoratifs peuvent également fournir une indication relativement précise quant à l'origine géographique des instruments. C'est le cas, notamment, des matériaux de placage du clavier et de l'aspect des frontons des touches.
Pour illustrer ceci, nous décrirons successivement quelques instruments «types» provenant de firmes importantes, dès lors susceptibles de bénéficier les premiers d'éventuelles innovations et de servir de modèles aux ateliers de facture plus restreints.
Facture française
Ce sont les pianos à queue d'origine française qu'il convient d'observer en premier lieu car, à partir du milieu du xvnie siècle, la France exerce sur l'Europe une influence prépondérante au niveau des arts décoratifs. C'est elle qui érige les nouveaux canons de l'esthétique. Ceux-ci sont ensuite rapidement diffusés et assimilés par les autres pays européens qui y adjoignent des variantes locales.
Style Louis XVI
Le plus ancien témoin français que nous avons personnellement observé est un pianoforte de Pascal Taskin, fabriqué à Paris en 1788. Au niveau de la structure générale, cet instrument est comparable aux clavecins de l'époque. Quant à la décoration, elle est représentative du style Louis XVI et illustre l'esthétique de simplicité et de rigueur des lignes alors en vigueur, offrant une impression de sobriété et de finesse.
Le meuble présente des surfaces planes délimitées par des angles aux arêtes nettes. Ce placage est divisé en panneaux par des liserés marquetés de dessins géométriques. Un filet de bronze doré, ciselé de motifs de feuilles d'eau, sépare la caisse du piétement et souligne l'architecture du meuble.
A l'instar des clavecins de l'époque, la table d'harmonie est ornée d'une rosace et peinte de fleurs champêtres et d'insectes traités au naturel. La barre d'adresse offre
1. Piano à queue, P. Taskin, Paris, 1788. Musée de la Musique de Paris, sans numéro d'inventaire.
un bel effet polychrome par son fond doré qui met en valeur une guirlande de fleur roses et de feuilles vertes, agencée de façon rigoureusement symétrique.
L'instrument de Taskin repose sur six pieds en carquois', une forme tout à fui typique du style Louis XVI. Les cannelures des pieds sont remplies jusqu'à mi-hau teur par de fines baguettes dorées feuillagées, dites cannelures «rudentées». Le pieds sont en outre ornés d'une bague, d'un chapiteau et d'un sabot en bronze don et reposent sur un dé cylindrique. Notons que les plus anciens pianoforte — pu exemple, ceux de Bartolomeo Cristofori ou de Gottfried Silbermann — étaient plu cés sur des piétements indépendants de la caisse. Dans le cas, par exemple, di pianoforte construit en 1726 par Bartolomeo Cristofori, les montants du piétemen ont la forme de pilastres et sont reliés entre eux par une barre d'entretoise.
Les pieds en carquois sont des pieds en forme de colonne s'amincissant progressivement vers la barn cannelés verticalement. ()l'HÉ
C'est-à-dire qu'ils sont de section carrée constante.
`-+2. Table d'harmonie du piano à queue de P. Taskin, Paris, 1788. Musée de la Musique de Paris, sans numéro d'inventaire.
Quant au clavier de l'instrument de Pascal Taskin, ses marches ou touches diato- niques sont de couleur noire, plaquées d'ébène; Ses feintes ou touches chromatiques sont blanches, recouvertes d'os. Le clavier présente donc des couleurs inversées par rapport aux instruments modernes. Il s'agit là d'une caractéristique que l'on ren- contrera également sur les pianos à queue autrichiens et allemands de la même époque. Toutefois, le piano à queue français se différencie du piano à queue austro- allemand par son clavier qui n'est pas visible latéralement puisque la hauteur de la ceinture est constante et que les joues sont droites.
Style Empire
Au style Louis XVI succède le style Empire qui couvre «les dernières années du xvine siècle jusqu'au premier quart du 'axe siècle, [et qui comprend] les styles Di- rectoire (1795-1799), Consulat (1799-1804), Empire (1804-1815) et Restauration à ses débuts, lesquels ne font qu'une seule et même évolution du néoclassicisme eu- ropéen6». Le style Empire est la suite logique des tendances forgées sous Louis XVI et accentuées sous le Directoire.
La source d'inspiration du Louis XVI est l'Antiquité classique mais considérée avée un certain recul. Les structures et les éléments décoratifs de l'art gréco-romain servent de modèles, mais ils sont traités avec souplesse et liberté, laissant une place à la sensibilité et aux conceptions personnelles des ébénistes et décorateurs.
Sous le Directoire, l'approche de l'Antiquité devient de plus en plus rigoureuse, se voulant archéologique et «scientifique». Les conceptions esthétiques acquièrent un caractère rigide, laissant progressivement moins de place à l'imagination des artistes. Le style évolue vers la sobriété.
L'accentuation de ces tendances mène au style Empire dont l'idéal conceptuel se réduit à la seule image de l'Antiquité pure. Exigeant des artistes une conformité parfaite aux modèles antiques, les réalisations ne sont plus souvent que des repro- ductions, des copies sans vie, mais qui s'imposent par leur caractère majestueux. Le bois le plus apprécié sous l'Empire est l'acajou auquel se substituent progressive- ment les bois indigènes, suite à la perte de Saint Domingue en 1803 et au blocus continental en 1806.
Si l'on observe un pianoforte construit à cette époque, par exemple, celui signé Erard Frères et fabriqué à Paris en 1812, on constate que la forme de la caisse est identique à celle de l'instrument de Taskin. Conformément aux principes du style Empire, elle présente des structures géométriques dont les contours rectilignes accu- sent des volumes stricts. Les surfaces planes, sans mouluration, sont délimitées par des angles aux arêtes nettes.
Par rapport à l'instrument de Taskin, il y a toutefois une petite différence au niveau de la boîte de clavier. Il s'agit d'un «piano en forme de clavecin nouveau modèle» que Pierre Erard décrit comme «un nouveau genre de piano à queue, d'un format plus petit et plus gracieux, le devant du clavier laissant les mains à découvert, au
6 P. VERLET (éd.), Styles, meubles et décors du Moyen Age à nos jours, Paris, 1972, 1. II, p. 105.
lu II 1-1 rITTTirrn 1173. Piano à queue, Erard Frères, Paris, 1812. Musée de la Musique de Paris, E. 979.2.7.
lieu de former comme dans les pianos anglais un coffre où elles étaient enfermées7». Ce type de piano à queue, breveté conjointement avec une nouvelle mécanique — «le mécanisme à étrier» — est fabriqué par la firme Erard à partir de 1809.
Au niveau de la décoration, ce pianoforte est par contre radicalement différent de celui de Pascal Taskin. Si la caisse est également plaquée d'acajou, il s'agit d'un acajou rouge, nettement plus sombre, avec encadrement de bois de fil. On n'observe plus ni marqueterie, ni incrustation de filet si ce n'est à l'intérieur de la caisse, plaquée de sycomore et cernée par un liseré de bois foncé. L'aspect extrêmement sobre de l'instrument est atténué par la présence d'ornements de bronze doré, inspirés du répertoire végétal, telles les deux volutes à motifs de feuilles d'acanthe sur les bords du clavier, ou la fleur sur le culot de la lyre. Le traitement de ces éléments décoratifs est volontairement stylisé.
Les trois pieds de l'instrument sont de forme tronconique, sans cannelure. Ils sont ornés d'un chapiteau, d'une bague et d'un sabot en bronze doré. D'après les instruments observés, cette forme de pied, caractéristique du style Empire, est utilisée par la firme Erard dès 1801 et au moins jusqu'en 18188.
La barre d'adresse en érable ondé est entourée d'un filet de bois teinté à motifs de losange. Elle porte la mention : Par Brevet d'Invention n° 85IErard FrèresiFacteurs de Forté Piano & Harpes de L.L.M.M. Impér. et RoyalesiRue du Mail, n°' 13 & 21 à Paris 1812.
Quant au clavier, il présente, comme tous les témoins postérieurs à l'instrument de Taskin9, des touches diatoniques blanches en ivoire et des touches chromatiques recouvertes d'une semelle d'ébène. En outre, les frontons sont moulurés comme sur les pianoforte anglais.
En conclusion, si le caractère sobre et sévère de l'instrument s'impose, il n'acquiert pas pour autant un aspect massif; la finesse des structures et une certaine élégance le rapprochent plus du style Directoire que du style Empire.
Style Restauration
En 1815, Louis XVIII est rétabli sur le trône. Bien que dès cette époque, des changements soient perceptibles, le style Restauration ne s'immisce réellement que vers 1820. Il a cours jusqu'en 1830 environ, année marquant la fin du règne du dernier Bourbon Charles X. Le style Restauration conjugue à la fois le style Louis XVI et le style Empire reprenant au premier ce que le second avait laissé pour compte, une sensibilité de l'exécution, et évitant sécheresse et austérité du traitement des motifs décoratifs, caractéristiques de l'Empire. Le style Restauration s'ouvre aussi à de nouvelles sources d'inspiration tels que le Moyen Age, la Renaissance, le Gothique, ainsi qu'à l'influence anglaise. Ces diverses influences se traduisent par un adoucissement des structures : les formes se galbent, les angles s'arrondissent, la ligne courbe, quasi bannie sous l'Empire, est réintroduite. La symétrie reste toutefois un principe en vigueur. A l'acajou se substituent les bois clairs dont on apprécie les essences mouchetées, les loupes, les ronces. Celles-ci sont souvent marquetées d'incrustations fines de bois foncé qui accusent un contraste. Sous Charles X, la polychromie s'inverse, offrant des incrustations de bois clair sur fond sombre. Ces
M. ROBIN, «Expression et expressions», in F. ABONDANCE et M. ROBIN, Erard. Du clavecin mécanique au piano en forme de clavecin, Paris, 1979, p. 19-27.
8 Voir tableaux synoptiques en annexe.
9 C'est le cas notamment des pianos à queue d'Erard respectivement datés de 1801, 1803, 1805, 1812 et 1818.