Le piano forte

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rouge sombre, présente un aspect monolithique imposant et majestueux. Les angles sont droits, leurs arêtes rigoureusement nettes. Comme la plupart des pianos carrés datés de 1815 à 1830 environ, l'instrument de Pfeiffer repose sur de lourds piliers en forme de colonne dorique, placés sur un socle dont la partie frontale est incurvée en demi-cercle. Le chapiteau des colonnes est décoré de frises horizontales de feuilles d'eau, de feuilles d'acanthe, d'entrelacs et de feuillages cordiformes, ciselés en bronze; la base des colonnes est décorée alternativement de feuilles d'acanthe et de palmettes cernées de volutes. Le clavier, de toute beauté, est plaqué de nacre et d'ébène. Sur le fond vert foncé de la barre d'adresse, se détache en lettres dorées l'inscription : PfeifferlBreveté et encouragé du gouvernement/rue du Mail, n" 29/Paris 1818. Cette mention est entourée de part et d'autre par un sphinge, une amphore grecque, un ange jouant de la trompette, une lyre, etc. Sous le clavier, masquant la serrure, divers instruments (lyre, flûte de pan, triangle, cor) sont mêlés à des pampres de vigne. La ciselure de ces ornements en bronze doré, disposés selon une symétrie rigoureuse, est fine. Leur modelé est peu épais, leur traitement stylisé.
Piano carré français du deuxième quart du XIXe siècle
Après 1825, le style Empire tombe en désuétude. Les styles Restauration et Louis- Philippe lui succèdent. Dans les pianos carrés français, les pieds tronconiques et en colonne dorique sont abandonnés en faveur de piétement en «X». Les ornements de bronze doré font place à des incrustations de filets, contrastant sur les placages.
Le piano carré de Henri Pape, daté de 1840, est identique aux instruments construits par ce facteur dans les années 1830. Le seul changement perceptible réside

29. Piano carré, Ermel Père et Fils, Mons, 1785. Musée instrumental de Bruxelles, nouvelle acquisition.
dans le bois de placage. Aux essences claires (loupe de frêne, bouleau, etc.) se substituent les bois foncés tels que le thuya, le palissandre ou, comme ici, l'acajou moucheté. La caisse d'allure massive est large de 1,84 m. De fines moulurations soulignent et délimitent les surfaces. Les angles sont arrondis aux quatre coins. L'instrument repose sur des pieds en «X»; les branches sont fortement galbées, les extrémités inférieures sont terminées par un enroulement. Le support des pédales, en forme de lyre, leur fait écho. Les pédales en bronze sont ciselées de motifs d'acanthe stylisés. Le clavier, aux marches en ivoire et feintes en ébène, possède des frontons plats. La barre d'adresse porte, en son centre, un cartouche aux pans coupés cerné de volutes affrontées et de motifs végétaux. Il est entouré, de part et d'autre, de médaillons ronds rappelant les médailles d'or décernées au facteur lors des Expositions des Produits de l'Industrie de 1834 et 1838. D'une façon générale, les barres d'adresse des pianos carrés français sont, à partir de 1835, plaquées de palissandre et cernées par un filet de laiton. Les cartouches sont de nouveau utilisés : en sycomore, ils possèdent une forme rectangulaire. Dans les dernières années de la première moitié du 'axe siècle, ils seront remplacés par des étiquettes en papier.
Facture belge
D'après les témoins observés, les pianos carrés belges suivent la même évolution que les pianos carrés français. Après 1830, les facteurs belges semblent toutefois se rattacher davantage au style anglais. Quant aux barres d'adresses des instruments observés, elles sont, au xvifie siècle, similaires à celles des pianos carrés anglais de

30. Piano carré, Mannekens, Anvers, 1840. Museum Vleeshuis, Anvers, 'VH 56.27.
la même époque : le cartouche de forme oblongue est centré sur une barre d'adresse aux angles droits, elle-même cernée par un filet de bois incrusté. Le texte inséré dans le cartouche est, soit en latin, soit en français. Au )(lx' siècle, la majorité des instruments observés possède un cartouche de forme ovale. La barre d'adresse est plaquée de bois clair, délimitée par un ou plusieurs filets, et encadrée par un bois d'essence différente. Ses angles sont arrondis vers 1825.
Piano carré belge du deuxième quart du XiXe siècle
Semblable à un piano carré anglais de la même époque, le piano carré de Manne- kens, construit à Anvers en 1840, possède une caisse aux angles arrondis. En palissandre, elle est cernée par un filet de bois clair et supportée par quatre pieds en forme de balustre. La barre d'adresse incurvée, en sycomore, est ornée en son centre d'un cartouche rectangulaire stipulant : MannekensiRue Porte aux vaches, n° 1121/Anvers. Le clavier possède des touches dont les frontons sont plats : comme en France, la pratique de moulurer les frontons semble être abandonnée par les facteurs belges vers 1825.

I


31. Piano carré, anonyme, origine allemande, c. 1760. Musée instrumental de Bruxelles, 3917.
Facture allemande et autrichienne
L'une des différences majeures dissociant les plus anciens pianos carrés allemands et viennois des autres instruments européens réside dans le type de bois utilisé pour le bâti et le placage de la caisse. En effet, les premiers pianos carrés allemands observés, datés de 1740 à 1770, possèdent un meuble en chêne. Les témoins posté- rieurs sont plaqués soit de noyer, soit de bois fruitiers (cerisier, merisier), soit encore de bouleau, etc. Cela n'exclut pas, bien entendu, que certains instruments soient plaqués d'acajou; mais alors que partout en Europe, l'acajou est le bois le plus employé dans la facture des pianos carrés, il ne devient prépondérant dans les régions austro-allemandes qu'a la fin des années 1820.
Piano carré allemand et autrichien de la seconde moitié du XVIlle siècle
Afin de décrire la facture austro-allemande de la seconde moitié du xvine siècle, nous observerons d'abord un instrument anonyme, d'origine allemande, daté ap- proximativement de 1760. La caisse de ce piano carré est en chêne massif. Elle est séparée du piétement par une mouluration en doucine renversée. Aux différents an- gles du meuble, on discerne l'assemblage à tenons et mortaises. Le piétement épais comprend deux tiroirs, il est formé par quatre pieds en gaine, cannelés et posés sur un dé large15. Le clavier, typique des instruments allemands et autrichiens du xvnie siècle, possède des marches noires en poirier teinté et des feintes blanches en os.
" Dans les pianos carrés allemands de la même époque, on observe également des montants tronconi- ques. Le bas des pieds est alors en toupie, tandis que le haut, après un rétrécissement, est en cube.

11. Piano carré, Johann Gottlob Wagner, Dresde, 1783. Musée instrumental de Bruxelles, 1628.
La majorité des pianos carrés austro-allemands du xvine siècle au début du xi xe siècle, sont identiques à l'instrument ci-dessus. La caisse est toujours très sim- ple, sans incrustation de filet. Le clavier possède des couleurs inversées'''. Dans les dernières années du xwne siècle, les piétements utilisés sont, en général, plus fins. Certains instruments datés de la fin des années 1780 possèdent des pieds vissés dans la caisse : en gaine, sans cannelure, ils reposent à même le sol. Notons aussi que, parmi les pianos carrés allemands et viennois du XVIIIe siècle repris dans les tableaux synoptiques, rares sont ceux qui portent un cartouche. Nous en avons relevé cinq17. Parmi ceux-ci, deux instruments possèdent un cartouche de forme oblongue, identi- que aux cartouches rencontrés dans les plus anciens pianos carrés anglais, hollandais et belges. Les trois autres instruments portent, centrée au-dessus du clavier, une petite plaque ovale de verre blanc, d'émail ou de porcelaine mentionnant en lettres calli- graphiées le nom et l'adresse du facteur. Du début du xixe siècle à 1830 environ, c'est ce dernier type de label qui sera adopté. Il dissocie donc nettement les instru-
Parmi les instruments observés, six font exception à cette règle et possèdent un clavier aux marches blanches et feintes noires. Il s'agit des instruments suivants : Johann Matthâus Schmahl, Ulm, c. 1770; Johann Friederich Hoffmann, Clèves, 1780; Winter & Meyers, Lübeck, 1788; Gebrüder E. Vlatten, Aix-La-Chapelle, 1793; Anton Walter, Vienne, fin du xvin' siècle; Meincke Meyer et Pieter Meyer, Hambourg, c. 1800.
'7 II s'agit des instruments suivants Johann Friederich Hoffmann, Clèves, 1780; Winter & Meyers, Lübeck, 1788; Johann Gottlob Wagner, Dresde, 1788; Wenzel Ledezki, Vienne, fin du xviir siècle; Anton Walter, Vienne, fin du xvin' siècle.

33. Piano carré, A. Kulmbach, Heilbronn, c. 1835. Haags Gemeentemuseum; Ec 164-1950 (Photo B. Frequin, Voorburg).
ments provenant des régions austro-allemandes des autres pianos carrés européens. Après 1830, les facteurs utiliseront, en général, une étiquette blanche imprimée pro-tégée par une plaque de verre, bordée d'un filet de bronze ciselé. La barre d'adresse aura également, à partir de cette époque, des angles arrondis.
Un deuxième témoin représentatif de la facture allemande et autrichienne de la fin du xvme siècle est le piano carré de Johann Gottlob Wagner, construit à Dresde en 1783. Ce très joli petit instrument (largeur : 110,5 cm, profondeur : 41,5 cm, hau-teur : 21,5 cm) est néanmoins quelque peu exceptionnel. La caisse présente une très belle marqueterie de cubes sans fond. Elle repose sur un piétement fin aux montants en carquois. Le clavier possède des touches diatoniques noires en ébène et des chromatiques blanches en ivoire; ses frontons sont taillés en arcade. Deux petits glands en laiton, posés à gauche et à droite du clavier, permettent de le retirer de la caisse, lors d'éventuelles réparations.
Piano carré allemand et autrichien de la première moitié du XIXe siècle
En l'absence de témoins relevés durant les 15 premières années du 'axe siècle, il nous est impossible de déterminer l'évolution de la facture des pianos carrés austro-allemands durant cette période. Au-delà de 1815 et jusqu'en 1825 environ, le meuble des pianos carrés viennois présente un aspect léger. La caisse est supportée par des pieds fins, en gaine, hexagonaux, ou encore octogonaux s'amincissant vers la base. Dans le deuxième quart du xix° siècle, les supports acquièrent une apparence plus massive : ils sont soit, comme dans les pianos carrés français, tournés en colonne dorique, soit en forme de virgule.
Dès la fin des années 1820, les formes générales des meubles s'assouplissent, sous l'influence du courant Biedermeier. Le piano carré d'August Kulmbach, daté de 1835 environ, témoigne de l'évolution suivie dans la facture des pianos carrés. La caisse, ecouverte d'un placage d'acajou possède les angles postérieurs arrondis. La barre d'adresse est incurvée. Les formes de la lyre sont souples. L'instrument repose sur quatre pieds tronconiques à huit facettes, aux chapiteaux de bronze ciselé et doré, caractéristiques des pianos carrés allemands et viennois postérieurs à 1830. L'articulation entre la caisse et les pieds est accentuée par un rétrécissement. Les bords du clavier sont ornés de deux petites amphores de bois. Le cartouche ovale, en porcelaine, est cerné par un filet de bronze ciselé; il porte la mention : A. Kulmbachfin Heilbronn a.n.
ÉLÉMENTS MÉCANIQUES I,es mécaniques
Si l'on observe, à partir des tableaux synoptiques, les différentes mécaniques utilisées dans les pianos carrés, on constate qu'au xvuie siècle, la majorité des pianos carrés anglais, français, hollandais et belges possèdent une mécanique à simple pilote. Quant aux pianos carrés allemands et viennois, ils sont équipés soit d'une !'rellmechanik, soit d'une Stofizungenmechanik, soit d'une mécanique anglo-allemande ou encore d'une Prellzungenmechanik.
Au 'axe siècle, les pianos carrés anglais et hollandais sont, dans la plupart des cas, pourvus d'une English double action. Les pianos carrés français possèdent, jusqu'en 1825 environ, une mécanique à simple ou double pilote. A celle-ci se substitue la mécanique de Petzold et, vers 1835, l'English grand action. Les pianos carrés belges sont munis soit d'une mécanique à double pilote, soit d'une mécanique de Petzold, soit encore d'une English double action. Quant aux pianos carrés allemands et viennois, ils sont dotés d'une Prellzungenmechanik, excepté cinq instruments munis d'une Stofizungenmechanik.
Mécanique à simple pilote
L'invention de la mécanique à simple pilote est attribuée à Gottfried Silbermann de Freiberg ou à son élève Johannes Zumpe. Le plus souvent, cette mécanique est désignée par les termes d'English single action, car c'est en Angleterre qu'elle est le plus fréquemment utilisée. Dans les pays de langue germanique, on parle de Stofimechanik.
La mécanique à simple pilote équipe, au xvnie siècle, la majorité des pianos carrés anglais, français, hollandais et belges ainsi que les instruments du nord-ouest de l'Allemagne. Bien que d'autres mécaniques plus complexes et plus efficaces soient

R. Harding del.
34. Mécanique à simple pilote. Extr. R.E. HARDING, The Pianoforte, Cambridge, 1933, p. 54, fig. 38. A : jeu de luth - B : l'un des leviers destinés à soulever les étouffoirs - C : ressort servant à précipiter le retour de l'étouffoir - D : plomb - Damper : étouffoir - String : corde.

S. Prellmechanik. Extr. R.E. HARDING, The Pianoforte, Cambridge, 1933, p. 24, fig. 15. A : fourche de bois - B : Prelleiste - Damper : étouffoir - String : corde.


mises au point dans les années 1780, la mécanique à simple pilote est utilisée jus-qu'en 1815 environ18.
La mécanique à simple pilote est une forme simplifiée de la mécanique de Cris-tofori : le levier intermédiaire est omis, il n'y a pas d'attrape-marteau et l'échappement est remplacé par un pilote, constitué d'une tige métallique sur laquelle est fixée un bouton de bois garni de cuir, appelé «tête de vieillard». Cette mécanique est associée avec différents types d'étouffoirs. Dans le schéma ci-contre, il s'agit d'un over damper (Hebeldampfer) ou étouffoir en «manche à balai», placé horizontalement au-dessus de la corde et soulevé par une tige métallique située à l'extrémité de la touche. On trouve aussi des étouffoirs de type crank damper (Kastenddmpfer, Einzeldâmpfer). Dans ce cas, l'étouffoir, semblable à un sautereau de clavecin, repose sur l'extrémité de la touche au lieu d'être fixé à l'arrière de la caisse. On rencontre également des étouffoirs en laiton, de type under damper, placés en dessous des cordes.
Prellmechanik
Plusieurs pianos carrés du xvine siècle, originaires d'Allemagne et d'Autriche, sont munis d'une Prellmechanik. L'invention de la Prellmechanik, type primitif de Prellzungenmechanik19, est attribuée à Johann Andreas Silbermann de Strasbourg2° qui aurait été inspiré par les schémas réalisés par Gottlieb Schrôter. Ce dernier, né à Hôhenstein (Saxe) en 1699, claveciniste et professeur de clavecin, était, depuis 1715, chargé de l'éducation musicale des étudiants de l'aristocratie à Dresde. C'est après
18 Le plus récent piano carré observé, muni d'une mécanique à simple pilote, est un instrument construit par la firme Erard Frères, en 1819, pour François-Joseph Fétis. Il s'agit d'un instrument quelque peu exceptionnel, placé dans le tiroir central d'un bureau. Le peu de place disponible ne permet donc pas d'insérer une mécanique à double pilote.




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