Apprendre le piano

l'index

. Piano carré, Pape, Paris, 1840. Musée instrumental de Bruxelles, 3811.
Pianos carrés allemands et viennois
Jusqu'au tournant du xvitte et xixe siècles, les pianos carrés allemands et viennois sont munis de deux à quatre jeux. On trouve, comme dans les pianos carrés anglais, le jeu forte (Fortezug, Diimpfung), mais il n'est que rarement divisé. Ce jeu forte est associé soit avec un jeu céleste (Pianozug, Zackenzug), soit avec un jeu de harpe (Harfenzug, Bürstenzug) qui mêle aux cordes une frange de laine ou de soie, fixée sur une lame de bois. Certains pianos carrés allemands58 sont munis d'un jeu, que nous proposons d'appeler cembalo. «Chaque touche commande le mouvement de deux marteaux, l'un en bois, [...], l'autre garni de feutre. De ces deux modes d'ébranlement résultent deux timbres différents, au choix de l'exécutant. A cet effet, un registre agit sur la barre à laquelle sont attachés les marteaux; la barre recule par l'action du registre, et ce mouvement de translation fait que le pilote ne peut soulever qu'un seul marteau. Lorsque le registre est à fond, c'est un marteau recouvert de feutre qui frappe les cordes59.» Ce qui produit le timbre normal du piano. «Le registre tiré, c'est le marteau de bois qui entre en fonction.» On obtient ainsi un timbre proche de celui du clavecin. Remarquons qu'à l'exception de deux instruments60, aucun piano carré allemand ne possède, au xvme siècle, de pédale de luth (Lautenzug) contrairement aux pianos carrés anglais, français, hollandais et belges. A partir de 1800, la majorité des pianos carrés allemands et autrichiens n'ont plus que deux jeux : Pianozug (céleste) et Fortezug (forte).
Dans les plus anciens pianos carrés allemands et viennois, les jeux sont actionnés par des boutons manuels ou registres. Vers 1780, certains instruments sont équipés de genouillères, mais celles-ci ne se substituent réellement aux registres qu'au début du >axe siècle. Les genouillères présentent l'avantage considérable que les pianistes ne doivent plus s'interrompre dans leur exécution pour actionner les jeux manuellement. Utilisées jusqu'en 1820 environ, les genouillères seront ensuite remplacées par des pédales.
Pianos carrés français
Au xvme siècle, les pianos carrés français s'apparentent aux anglais. Ils possèdent deux à trois jeux — forte, luth, swell — actionnés, en général, par des registres61. Mais, alors qu'au )(Lx' siècle, les pianos carrés anglais ne sont plus munis que d'un jeu forte, les pianos carrés français datés de 1800 à 1830 environ possèdent entre deux et cinq jeux — forte, luth, céleste, basson, turquerie — actionnés par des pé-dales. Après 1830, on n'observe plus que deux pédales sur tous les instruments français. Dans la plupart des cas, il s'agit d'un jeu forte et d'un jeu céleste.
55 Il s'agit de deux instruments anonymes datés de c. 1770 et 1785 et de l'instrument de Johann Friederich Hoffmann construit à Clèves en 1780.
V.C. MANILLON, op. cit., vol. III, p. 437. Notons que le feutre n'était pas encore utilisé. Il est breveté en 1826 par Jean-Henri Pape.
60 Le piano carré de Meincke Meyer et Pieter Meyer, construit à Hambourg vers 1800, et celui de Winter et Meyers, construit à Lübeck en 1788.
61 Le piano carré d'Erard, daté de 1789, est muni d'une swell (jalousie). Elle est actionnée par une genouillère.
Pianos carrés belges
L'observation des jeux utilisés révèle une forte analogie entre les pianos carrés français et les pianos carrés belges observés. Au xvtue siècle, les pianos carrés belges possèdent deux jeux : forte (éventuellement dédoublé) et luth. Les témoins datés entre 1810 et 1825 sont munis de quatre pédales : luth, forte, céleste et basson. A partir du deuxième quart du me siècle, ils ne possèdent plus que deux pédales : forte
et céleste.
Pianos carrés hollandais
Quant aux pianos carrés hollandais, ils sont identiques, dans l'analyse de ce para-mètre, aux pianos carrés français et belges jusqu'en 1825. Au-delà de cette date, ils sont munis d'une seule pédale forte, une disposition typique également des pianos
carrés anglais. CONCLUSION
Il reste à réaliser la synthèse des différents paramètres analysés, de manière dia-chronique, selon les origines de facture des différents pianos carrés.
Pianos carrés anglais
De la seconde moitié du xvme siècle à 1850, les pianos carrés anglais présentent les caractéristiques suivantes :
Meuble. Les plus anciens pianos carrés anglais sont semblables extérieurement aux clavicordes. La caisse, de petites dimensions, est rectangulaire; ses angles sont droits; elle est plaquée d'acajou et cernée d'un filet incrusté. Jusqu'en 1825, l'évolution du meuble des pianos carrés anglais est peu importante. Dans le deuxième quart du xixe siècle, la caisse n'est plus délimitée par un filet mais recouverte d'un placage uniforme et ses angles sont arrondis.
Pieds. Les plus anciens pianos carrés anglais sont placés sur des piétements indé-pendants de la caisse, aux montants en pilastre. Vers 1770, certains instruments possèdent un piétement plus élégant, formé par quatre pieds en gaine reliés soit par un plateau d'entretoise, soit par des traverses. A partir de 1790, seul ce type de piétement subsiste. Vers 1808, il est délaissé en faveur de supports vissés directement dans la caisse. En forme de balustre, ils sont d'abord au nombre de six, puis à partir
de 1829, au nombre de quatre.
Clavier. Le clavier possède des marches blanches en ivoire et des feintes noires en ébène. Les frontons des touches sont moulurés.
Barre d'adresse. A partir des années 1770, la barre d'adresse présente en son centre un cartouche de forme oblongue, terminé en arc ogival et cerné par un filet de bois foncé. Il contient une inscription en caractères gothiques ornée de fins traits souples et libellée en latin. Jusqu'en 1790, cette forme de cartouche est la plus utilisée mais dès 1780, certains pianos carrés anglais possèdent une barre d'adresse décorée de guirlandes de feuilles et de fleurs, portant un cartouche ovale dans lequel le label du

facteur est mentionné en anglais. Au début du xix® siècle, la barre d'adresse sera
percée de deux ouvertures rectangulaires ornées de motifs de bois sculpté d'abord, de laiton ensuite. A partir de 1820 environ, le cartouche possède une forme rectangulaire. Dans les années 1830, il est remplacé par une étiquette de papier imprimée, centrée sur une barre d'adresse incurvée.
Mécanique. La mécanique à simple pilote (English single action) principalement utilisée au xvme siècle, cède la place, au )(lx' siècle, à l'English double action.
Tessiture. La tessiture évolue de la manière suivante :
– quatre octaves et une quarte (dol-fa5) ou quatre octaves et une septième (sol-1-fa5), avant 1775;
– cinq octaves (fa-l-fd), de 1775 à 1800 environ;
– cinq octaves et une quinte (fa-l-do6), de 1800 à 1820;
– six octaves (fa4-fa6), de 1820 à 1850.
Cordes. Dans les plus anciens carrés, les cordes sont tendues entre les chevilles situées à droite de la caisse et les pointes d'accroche fixées à l'arrière de l'instrument. Bien que John Broadwood inverse cette disposition dès 1780, les autres facteurs ne suivent son exemple qu'après 1820. Les plus anciens pianos carrés anglais sont bicordes sur toute l'étendue du clavier. Après 1830, ils sont en général unicordes dans le registre grave et bicordes dans les registres médium et aigu; la caisse est alors renforcée par un sommier de pointes métallique, éventuellement relié au sommier des chevilles par une barre métallique. Les cordes filées sont utilisées dès 1770, dans le registre grave.
Table d'harmonie. La table d'harmonie, confinée du côté droit de l'instrument, est étendue d'un bout à l'autre de la caisse dans les années 1830.
Chevalet. Le chevalet est constitué d'une pièce continue. Seuls quelques facteurs, après 1830, le scindent en deux parties.
Jeux. Les jeux, au nombre de deux ou trois — forte, luth, swell (jalousie) — au xvme siècle, sont actionnés par des registres. Ils se réduisent, au xIxe siècle, à une seule pédale forte.
Pianos carrés hollandais
Les pianos carrés hollandais sont fort semblables aux pianos carrés anglais. Ils présentent les caractéristiques suivantes :
Meuble. Le meuble des pianos carrés hollandais est comparable à celui des pianos carrés anglais excepté entre 1808 et 1830 environ, période durant laquelle les angles postérieurs des caisses sont abattus.
Pieds. De la fin du )(vine siècle au début du xixe siècle, les pianos carrés hollandais sont posés sur un piétement indépendant de la caisse, aux montants en gaine, orné sur la ceinture de médaillons en bronze. Vers 1808, ils sont abandonnés au profit des pieds de forme tronconique. Ceux-ci font place, vers 1830, aux supports en balustre.
Clavier. Le clavier possède des marches blanches en ivoire et des feintes noires en ébène. Les frontons des touches sont moulurés jusqu'en 1840 environ.
Barre d'adresse. Les plus anciennes barres d'adresse sont similaires à celles des pianos carrés anglais. Vers 1790, une forme de cartouche ovale se substitue à la Fiume primitive de cartouche oblong. Vers 1808, les angles de la barre d'adresse sont arrondis. A partir de 1830, les barres d'adresse sont de nouveau identiques à celles den pianos carrés anglais.
Mécanique. Dans la majorité des cas, la mécanique à simple pilote utilisée au xviiie siècle fait place, à partir du xixe siècle, à l'English double action.
'h,ssiture. La tessiture évolue de la manière suivante : cinq octaves (fa-1-fa5), de 1780 à 1800;
cinq octaves et une quinte (fa4-do6), de 1800 à 1820; six octaves (fa- -fa6), de 1820 à 1850.
Cordes. Les cordes sont tendues entre les chevilles situées à droite de la caisse et les pointes d'accroche placées à l'arrière de l'instrument. Cette disposition est inversée vers 1830. Jusqu'à cette date, les pianos carrés hollandais sont bicordes. Ultérieurement, des cordes simples d'un diamètre plus large sont utilisées dans le registre grave et la caisse est alors renforcée par un sommier de pointes métallique. Les cordes filées sont employées dès les débuts de la facture.
'Fable d'harmonie. Vers 1830, la table d'harmonie, jusqu'alors restreinte au côté droit de l'instrument, est étendue d'un bout à l'autre de la caisse.
Chevalet. Le chevalet n'est que rarement divisé et uniquement dans des pianos carrés postérieurs à 1830.
Jeux. Au xVIIIe siècle, les jeux au nombre de deux ou trois — luth, forte, swell (jalousie) — sont actionnés par des registres. Au début du 'axe siècle, la majorité des pianos carrés hollandais sont munis de deux à cinq pédales : luth, forte, céleste, basson, turquerie. Après 1825, ils ne présentent plus, en général, qu'une seule pédale forte.
Pianos carrés français
Les pianos carrés français observés possèdent, durant la période envisagée, les caractéristiques suivantes :
Meuble. L'évolution du meuble des pianos carrés en France suit, plus que dans les autres pays, les grands courants des arts décoratifs. Le piano carré de Gottfried Silbermann (Strasbourg, 1749), illustre les tendances du style Louis XV. A la fin du xvme siècle, les pieds en carquois des instruments ainsi que leur caisse marquetée de filets témoignent du goût lié au style Louis XVI. Au début du xixe siècle, les instruments sont construits en fonction de l'esthétique du style Empire. Les caisses, dont toute mouluration est absente, sont plaquées d'acajou rouge sombre et ornées d'éléments ciselés en bronze. Au-delà de 1825, le bâti des instruments est plaqué d'essences de bois recherchées. De fines moulurations soulignent et délimitent les surfaces. La ligne courbe est réintroduite et les angles des caisses sont arrondis.
Pieds. Les pieds des pianos carrés français de la fin du xvme siècle sont soit tron-coniques, soit en carquois. Au début du xixe siècle, seuls les pieds de forme tronco

nique subsistent. Ils sont ornés d'un chapiteau, d'une bague el d'un sabot en bronze
doré. Si à partir de 1815, ils ont la forme de colonne dorique, ils seront à partir des années 1830 taillés en «X».
Clavier. Le clavier possède des touches diatoniques blanches en ivoire et des chro-
matiques noires en ébène. Les frontons sont moulurés à l'anglaise jusqu'en 1825 environ.
Barre d'adresse. Le label des facteurs, d'abord inscrit dans un cartouche ovale, est au début du 'axe siècle directement calligraphié sur la barre d'adresse. Les angles de celle-ci sont arrondis vers 1813. Entre 1825 et 1830, la barre d'adresse est plaquée d'essences de bois recherchées (loupe de frêne, de noyer, etc.). A partir de 1835, c'est l'emploi de placage de palissandre qui semble se généraliser. Cernée par un filet de laiton, la barre d'adresse porte alors un cartouche rectangulaire de sycomore,
remplacé, dans les dernières années de la première moitié du 'axe siècle, par une étiquette de papier imprimée.
Mécanique. Quatre types de mécanique sont utilisés : au xvine siècle, il s'agit prin- cipalement de la mécanique à simple pilote; au début du xixe siècle, on rencontre soit la mécanique à simple, soit celle à double pilote. Vers 1830, c'est surtout la
mécanique de Petzold qui est utilisée, elle sera suivie vers 1835, de l'English grand action.
Tessiture. La tessiture évolue de la manière suivante
– moins de cinq octaves, avant 1775;
– cinq octaves (fa-1-fa5), à partir de 1775 environ;
– cinq octaves et une quinte (fa-1-do6), à partir de 1800;
– six octaves (fa-1-fa6), vers 1820;
– six octaves et une quarte (do-1-fa6), à partir de 1834 environ;
– six octaves et une sixte (do-1-/a6), dans les dernières années de la première moitié du xixe siècle.
Cordes. Les cordes sont tendues entre les chevilles placées à droite de la caisse et les pointes d'accroche situées à l'arrière de l'instrument. Cette disposition est inver- sée dans les instruments postérieurs à 1830. Les pianos carrés munis d'une mécani- que à simple pilote sont bicordes; ceux munis d'une mécanique à double pilote sont tricordes. Les instruments postérieurs à 1830 sont bicordes dans le registre grave et tricordes dans les registres médium et aigu. Lorsque la tessiture est de plus de six octaves, les cordes sont, successivement du grave à l'aigu, simples, doubles et triples. A partir de 1830, le sommier des pointes est renforcé par une plaque métallique,
reliée par une à deux barres métalliques au sommier des chevilles. Les cordes graves sont filées dès la fin du xvine siècle.
Table d'harmonie. La table d'harmonie, placée dans les premiers instruments du
côté droit de la caisse, est étendue jusqu'à l'autre extrémité de la caisse dans le deuxième quart du 'axe siècle.
Chevalet. Le chevalet n'est scindé en deux parties qu'après 1830.
Jeux. Au XVIIIe siècle, les pianos carrés français possèdent deux ou trois jeux — luth, forte, jalousie — actionnés par des registres; de 1800 à 1830, ils sont munis de deux
cinq jeux — luth, forte, Moite, basson, turquerie — actionnés par des pédales.
Après 1830, ils ne possèdent plus que deux pédales. Dans la majorité des cas, Il s'agit d'une forte et d'une céleste.
Planas carrés belges
La facture belge se rattache par certains éléments à la facture française, par d'autres à la facture anglaise. Les pianos carrés observés, datés entre 1785 et 1840, possèdent les caractéristiques suivantes
Meuble. Les pianos carrés belges suivent, au niveau du meuble, la même évolution que les pianos carrés français. Après 1830, certains facteurs semblent toutefois se lattacher davantage au style anglais.
Pieds. En général, les pieds sont en carquois, au xvnie siècle; ils deviennent tronco- niques au xixe siècle. Parmi les instruments observés, seul le piano carré de Hoebe- rechts, daté de 1825 environ, est muni de supports en forme de colonne dorique. Celui de Mannekens (Anvers, 1840) est supporté par quatre pieds tournés en balus-
tre.
Clavier. Le clavier possède des marches blanches en ivoire et des feintes noires en ébène. Jusqu'en 1825 environ, les frontons des touches sont moulurés.
Barre d'adresse. Au xvine siècle, les témoins observés ont une barre d'adresse analogue à celle des pianos carrés anglais, ornée d'un cartouche de forme oblongue. Au me siècle, la majorité des instruments ont une barre d'adresse plaquée de bois de couleur clair, cernée par un filet incrusté, et portant un cartouche ovale. Ses angles
sont arrondis vers 1825.
Mécanique. Si la mécanique à simple pilote est surtout utilisée au xvne siècle, on la rencontre encore au début du 'axe siècle, aux côtés de la mécanique à double pilote. A partir de 1825, les pianos carrés belges observés sont munis d'une mécani- que de Petzold ou encore d'une English double action.
Tessiture. La tessiture évolue de la manière suivante
– cinq octaves (fa-1-fa5), à la fin du xvine siècle;
– cinq octaves et une quinte (fa-1-do6), de 1800 à 1820 environ;
– six octaves (fa'-fa6), de 1820 à 1850.
Cordes. Les cordes sont tendues entre les pointes d'accroches fixées à droite de l'instrument et les chevilles placées à l'arrière de la caisse. Vers 1820, cette disposi- tion est inversée. La majorité des instruments observés sont bicordes sur toute l'étendue du clavier. Les cordes du registre grave sont filées.
Table d'harmonie. Les instruments du deuxième quart du 'axe siècle ont une table d'harmonie prolongée, qui s'étend d'un bout à l'autre de la caisse.
Chevalet. Le chevalet est divisé dans les instruments postérieurs à 1830.
Jeux. Au )(vine siècle, les pianos carrés belges possèdent deux jeux — forte éven- tuellement divisée, luth — actionnés par des registres ou des genouillères. Si, entre

1810 et 1825, ils sont munis de quatre pédales — luth, forte, céleste, basson, ils n'en possèdent plus que deux — forte, céleste — dans le deuxième quart du me siècle,
Pianos carrés allemands et autrichiens
Les pianos carrés allemands et autrichiens se dissocient des autres pianos carrés européens envisagés dans cette étude à différents niveaux :
Meuble. Le meuble, en chêne jusqu'en 1770, est plaqué, à la fin du xvme siècle, de noyer, de bois fruitiers, de bouleau ou d'acajou. La caisse rectangulaire, aux angles droits, est simple, sans incrustation. A la fin des années 1820, les structures s'assouplissent, les angles des caisses sont arrondis.
Pieds. Les piétements, sur lesquels sont posés les instruments, sont assez épais jusqu'aux environs de 1770. Plus fins dans les décennies suivantes, ils possèdent des montants en gaine. De 1816 à 1825, la caisse est supportée par des supports hexagonaux ou octogonaux taillés en pointe. De 1825 à 1830 environ, ils ont la forme de colonne dorique ou de virgule. Les instruments postérieurs à 1830 possèdent des pieds en balustre.
Clavier. Au XVIIIe siècle, le clavier possède des marches noires et des feintes blanches. A partir du xixe siècle, les claviers ont, comme les autres instruments européens, des touches diatoniques blanches et des chromatiques noires. Pour le placage des touches, les facteurs utilisent de l'ivoire et de l'ébène, mais également de l'os et du poirier teinté.
Barre d'adresse. Très rares sont les pianos carrés allemands ou viennois du )(vine siècle possédant un cartouche. Quand c'est le cas, il est constitué d'une plaque blanche d'émail, de porcelaine ou de verre blanc. Ce type de label est conservé jusqu'en 1825-1830. Après 1830, les facteurs utilisent une étiquette imprimée, protégée par une plaquette de verre. Elle est placée sur une barre d'adresse aux angles arrondis.
Mécanique. Au XVIIIe siècle, on observe des mécaniques du type Prellmechanik, Stojizungenmechanik, ou encore mécanique anglo-allemande. Au ?axe siècle, il s'agit soit d'une Prellzungenmechanik, soit d'une Stofizungenmechanik.
Tessiture. La tessiture évolue de la manière suivante :
– moins de cinq octaves, jusqu'aux environs de 1775;
– cinq octaves (fa-l-fd), à partir de 1775;
– cinq octaves et une quinte (fa-1-do6), de 1800 à 1820;
– six octaves (fa-1 -fa6), à partir de 1820 environ;
– six octaves et une seconde (fa-/-so/6), vers 1835;
– six octaves et une quinte, après 1840.
Cordes. Les cordes sont tout d'abord tendues entre les chevilles situées à droite de la caisse et les pointes d'accroche fixées à l'arrière de l'instrument. Vers 1815, les facteurs déplacent les chevilles à l'avant de la caisse et les pointes d'accroche à droite. Les plus anciens pianos carrés viennois sont unicordes dans le registre grave, contrairement aux instruments allemands qui sont bicordes sur toute l'étendue du clavier. A partir de 1820 environ, les cordes sont successivement, des graves aux

aigus, simples, doubles et triples. A partir de 1830, les instruments mont unicordes dans le registre grave et bicordes dans les registres médium et aigu.
'litige d'harmonie. A partir de 1815, la table d'harmonie, jusqu'alors placée du côté droit de l'instrument, est étendue de part et d'autre de la caisse.
Chevalet. Le chevalet est constitué d'une pièce continue.
Jeux. Au XVIIIe siècle, les pianos carrés allemands et autrichiens présentent deux à quatre jeux — Fortezug (forte) Pianozug (céleste), Harfenzug (harpe), cembalo — ils sont actionnés par des registres. Au xixe siècle, ils ne possèdent plus que deux jeux — Pianozug (céleste), Fortezug (forte) — actionnés par des genouillères jus
?u'en 1820 environ, puis par des pédales.

Troisième partie
Le piano vertical

Si la facture des pianos «droits», au sens actuel du termes, ne débute pas avant 1810, l'idée d'un piano «vertical» remonte au début du xvine siècle. Le plus ancien témoin est un instrument anonyme daté de 17352 : il s'agit d'un piano à queue posé verticalement sur un piétement, dont la conception a probablement été inspirée par le clavicytherium. Ce modèle de piano vertical est construit en Italie et en Allemagne jusqu'aux environs de 17503.
Fin du XVIIIe siècle, l'idée est reprise par des facteurs anglais. Ainsi, en 1795, William Stodart fait breveter an upright grand in the form of a bookcase (un piano ii queue vertical en forme de bibliothèque). Selon le même principe qu'au début du x ville siècle, Stodart pose un piano à queue sur un piétement, mais il le place cette fois dans une caisse rectangulaire, l'espace vide laissé entre la courbe de l'instrument et la paroi latérale droite de la caisse étant garni d'étagères. Ce type de piano vertical est fabriqué par les facteurs anglais jusqu'en 1825 environ. Parallèlement, dès la fin du xvme siècle, certains facteurs imaginent de placer un piano carré verticalement sur un piétement.
Dans ces deux premiers modèles de pianos verticaux, l'espace compris entre le piétement et le sol n'est donc pas utilisé. Ce n'est qu'en 1800 que simultanément deux facteurs — Mathias Müller, de Vienne, et Isaac Hawkins, de Philadelphie — imaginent de poser la caisse de l'instrument sur le sol. Malgré cette nouvelle dispo
' Au )(lx' siècle, les termes de «piano droit» désignent un instrument d'une hauteur relativement peu élevée (de 1 m à 1,40 m), dont les cordes sont disposées sur un plan oblique.
Il est conservé au Neues Grassi Museum de Leipzig (no 106).
Les autres témoins de ce type, datés de la première moitié du xvin` siècle, sont : Domenico del Meta da Gagliano, 1739 (Museo del Conservatorio Luigi Cherubini, Florence); Christian Ernst Friederici (?), Gera, avant 1745 (Schloss Museum, Berlin); Christian Ernst Friederici, Gera, 1745 (Musée instrumental de Bruxelles).

sition, les pianos verticaux du début du 'WC siècle, désignés par les termes de « pia-nos cabinets », conservent une hauteur importante de 1,80 m à 2 m. Cc sont donc des meubles encombrants, à l'aspect massif et peu esthétique. Bien qu'ils aient été fabriqués jusque dans les années 1850, dès 1810 leurs désavantages incitent les facteurs à tenter de nouvelles expériences dont les plus fructueuses sont d'abord réalisées par les facteurs anglais. C'est, notamment, Robert Wornum qui met au point le cottage piano,' précurseur du piano droit actuel, dont la hauteur approximative est de 1,20 m. Les facteurs français prennent ensuite le relais, et l'année 1827 marque le début d'une série d'innovations relatives à des petits «pianos droits» ou «piani- nos ». Les facteurs allemands et autrichiens semblent demeurer réticents face à ces
nouveaux modèles. Conservant l'idée de placer un piano à queue verticalement, ils se distingueront par la conception d'instruments tout à fait originaux au niveau des
formes, désignés métaphoriquement par les termes de «pianos girafes», «pianos pyramidaux» ou «pianos lyres ».
Cette troisième partie de notre étude est basée sur l'observation de 78 instruments dont 5 pianos à queue verticaux provenant de Londres, 3 pianos carrés verticaux4,
16 pianos girafes5, 8 pianos pyramidaux6, 5 pianos cabinets7, 36 pianos droits et pianinos8 et 5 pianos lyres9.
ÉLÉMENTS DÉCORATIFS
La subdivision de cette partie n'est pas, comme précédemment, établie géographi-quement. Eu égard aux nombreux modèles de pianos verticaux différents, nous avons
choisi de décrire chacun d'entre eux, suivant un ordre chronologique.
Piano pyramidal
Le piano pyramidal construit en 1745 par Christian Ernst Friederici à Gera (Saxe), répond à l'esthétique baroque du style Louis XV. Né à la fois de l'exotisme et de l'engouement pour la rocaille, le style Louis XV rejette les canons classiques à l'honneur sous Louis XIV. La ligne courbe devient prépondérante. Soumis à la dé-coration, les profils des meubles se galbent, les formes se chantournent. C'est le
4 Deux d'entre eux sont d'origine anglaise (Londres), le troisième est d'origine allemande indéterminée.
Six proviennent d'Allemagne (deux de Bamberg, un de Nuremberg, deux de Berlin et un d'Heilbronn); deux d'Autriche (Vienne); sept des Pays-Bas (six d'Amsterdam, un d'origine indéterminée); un instrument est d'origine prussienne indéterminée.
6 Deux proviennent des Pays-Bas (Amsterdam); deux de la République Tchèque (Budweis, Prague); deux d'Allemagne (Gera, Kônigshofen); un provient d'Autriche (Vienne); un est d'origine danoise (Copenhague). Les deux instruments tchèques — ainsi, par ailleurs, que le piano girafe d'origine prussienne — seront traités comme provenant des centres de facture austro-allemands; la Prusse et la République Tchèque faisant partie, à cette époque, de la Confédération Germanique.
Tous ont été fabriqués à Londres.
8 Parmi ces 36 instruments, 9 sont d'origine anglaise (Londres); 21 d'origine française (Paris); 3 d'origine belge (Bruxelles); 1 est d'origine hollandaise (Amsterdam); 1 d'origine suisse (Berri); 1 d'origine allemande (Leipzig).
9 Ils proviennent tous les cinq de Berlin.


42. Piano pyramidal, Christian Ernst Friederici, Gera, 1745. Musée instrumental de Bruxelles, 16.3/.
règne de la fantaisie et de l'expression du mouvement. «La décoration se renouvelle entièrement. Toutes les structures architecturales et toutes les références au répertoire classico-baroque disparaissent, tandis que deux motifs reviennent de façon peu à peu constante : les fleurs et la «rocaille». Le plus souvent stylisées, les fleurs sont trai-tées sous toutes leurs variations : isolées, en bouquets, en corbeilles, en branches, etc. [...] Le décor dit «rocaille» s'inspire des formes les plus fantasques de la nature. Coquillages, rochers, cascades, friselis d'écume et vagues, voire végétation exotique, sont interprétés en une profusion de volutes capricieuses et de


43. Vue intérieure du piano pyramidal, Christian Ernst Friederici, Gera, 1745. Musée instrumental de Bruxelles, 1631.
courbes ondoyantes et délicates10.» Les marqueteries, les frisages et les laques sont également fort employés «agrémentés de décors subtils et délicats, paysages ou scènes de genre, qui s'inspirent des tableaux et des gravures de l'époquell».
A. PONTE, Le mobilier français du xvin' siècle, Paris, 1985, p. 20-23. " Ibid.

Placée sur un piétement aux montants tournés en balustre, la Cid« de l'instrument ik Friederici est de 'Orme pyramidale mais, contrairement à la majorité des instru- ments ultérieurs de cc type, les faces latérales ne sont pas parfaitement planes et ne ptesentent pas un profil strictement rectiligne mais légèrement incurvé. Le sommet de lis pyramide supporte un élément semi-sphérique. Le bâti de la caisse est plaqué de nove' et marqueté intérieurement et extérieurement de bois de diverses essences (bou- leau, frêne, sycomore teinté vert, buis, ébène, acajou). Les panneaux extérieurs sont décorés d'éléments ombrés au sable chaud : jeunes pâtres jouant du cor, de la corne- muse, de la flûte et du cistre, scènes galantes et attributs musicaux. Les panneaux Intérieurs sont incrustés de bouquets de fleurs et d'éléments végétaux, traités au m- une!. Si l'on compare la décoration extérieure et intérieure, on constate que les motifs, myinétriques dans l'ensemble de leur répartition, sont asymétriques dans le détail.
Comme dans les clavecins, la table d'harmonie est ornée, en son centre, d'une iosace en parchemin ajouré. A l'arrière de celle-ci, sur le barrage, se trouve calligra- phiée à l'encre noire, la mention : Diesse Pyramite hat gefertilget ùnd erfùnden, Christian/Ernst Friderici Orgelbauerlin Gera in Monats 7trIA 1745 S.D.G. Le cla- vier possède des touches diatoniques blanches en ivoire et des chromatiques noires en ébène. Les frontons des touches sont taillés en arcade, une caractéristique obser- vée sur plusieurs pianos à queue et pianos carrés, tous d'origine allemande.
Le piano pyramidal de P.C. Uldahl, d'origine danoise (Copenhague) d'après la barre d'adresse est daté de 1815 environ. Il est semblable aux pianos pyramidaux austro-allemands et hollandais de la même époque, construits dans le style Empire. Il illustre, lorsqu'on le compare avec l'instrument de Christian Ernst Friederici, l'évolution subie par ce modèle de piano vertical. La première constatation que l'on peut faire est que la caisse de l'instrument n'est plus posée sur un piétement mais directement sur le sol. Les faces latérales et le sommet de la pyramide présentent, cette fois, des surfaces parfaitement planes et les structures de la caisse répondent à des critères géométriques stricts, Le clavier est soutenu par deux supports en forme de «C», semblables à des agrafes. Dans les pianos pyramidaux et les pianos girafes, ce type de supports est le plus utilisé au xixe siècle, mais on rencontre également des pieds tournés en colonnettes doriques, en cariatide, en console, etc. La partie frontale située en dessous du clavier est tendue d'un tissu soyeux, tout comme la partie supérieure ornée en outre d'une lyre12 taillée dans un bois foncé. La barre d'adresse porte un cartouche de forme géométrique. Sur fond noir, se détachent les lettres dorées : P.C. Uldah111. Kjôbenhavn.
Parmi les modèles de pianos verticaux construits au 'axe siècle, il faut souligner que les pianos pyramidaux et les pianos girafes sont ceux dont la fonction décorative est la plus accentuée. Le piano pyramidal de Conrad Graf13, fabriqué à Vienne en 1829, est un exemple. Il a été construit durant l'époque Biedermeier, comme on peut
12 La lyre, attribut d'Apollon, évoque l'ensemble des domaines liés aux beaux-arts; elle symbolise la musique des hautes sphères (cf. C. RUEGER, Les instruments de musique et leur décoration, Leipzig, 1985, p. 49).
13 Michael Latcham, Conservateur des instruments de musique au Haags Gemeentemuseum nous a fait part de ses doutes quant à la signature de cet instrument. Selon lui, Conrad Graf ne l'aurait pas




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